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lundi, 11 juin 2012 09:52

Le parcours d’un chercheur : Ali Akbar Dehkhodâ

Le parcours d’un chercheur : Ali Akbar Dehkhodâ

Ce fut en1879, que naquit à Sanguelaj, un vieux quartier de Téhéran, du futur auteur d’une œuvre dont l’immensité n’avait pour égale que son érudition : l’Encyclopédie Dehkhodâ. Khan Bâbâ Khan Qazvini, le père d’Ali Akbar, était un grand propriétaire terrien de Qazvin, qui, ayant perdu ses terres, se vit obliger de quitter sa ville natale et s’installer à Téhéran. Ali Akbar n’avait pas 10 ans lorsqu’il perdit son père dont un cousin Mirzâ Youssef Khan se chargea des cinq frères et sœurs.

Deux ans plus tard, Mirzâ Youssef Khan mourut à son tour. Mme Dehkhodâ, une femme énergique et compétente, décide alors d’élever, elle-même ses enfants, d’autant plus que précoce Ali-Akbar, se montrait très doué pour la littérature.

Les Dehkhodâ avaient alors pour voisin le grand Cheikh Hâdi Nadjm-Abâdi, un vieil ami du défunt Khan Bâbâ. La mère de Dehkhodâ envoya son fils aux cours du grand Cheikh. Dehkhodâ était encore très jeune, mais le théologien l’accepta parmi ses disciples, par amitié pour le père mais aussi par admiration pour l’esprit clair et ardent du jeune garçon. Du Cheikh Nadjm-Abâdi, Dehkhodâ dira plus tard : “Il fut le législateur de ma raison.” Quelques mois plus tard, Ali Akbar fut aussi admis aux cours théologiques de Cheikh Gholâm-Hossein Boroujerdi, un autre des grands maîtres de l’époque.

Ainsi se passa l’adolescence de Dehkhodâ, qui assimile avec une égale facilité les lourdes matières qu’il apprend. A 17 ans, sa mère, de qui Dehkhodâ dira qu’elle était "la mère par excellence", l’exhorta à participer au concours d’entrée de l’Ecole des Sciences Politiques, qui venait d’ouvrir ses portes. Il passa l’épreuve avec facilité et montra de si grandes capacités que deux ans plus tard, Mohamad Ali Forûghi, son professeur de littérature persane, en fit son assistant

Après avoir obtenu sa licence en droit et sciences politiques en 1903, il fut engagé en qualité de secrétaire par Moâven-o-Dowleh, ambassadeur d’Iran dans les Balkans. Il ne termine pas sa mission et rentre au pays deux ans plus tard où il est recruté par la Compagnie des Ponts et Chaussées du Khorasan en qualité d’assistant et de traducteur de l’ingénieur belge Debroc. Le style très peu conventionnel des lettres qu’il échange à cette époque avec les différentes administrations donnent déjà la preuve de son immense talent littéraire.

C’est vers la fin de son travail dans cette compagnie qu’il fait la connaissance de Mirzâ Qassem Khân Sour-e-Esrâfil qui cherche un écrivain talentueux pour son journal, Sour-e-Esrafil. Mirzâ Qassem Khân, se rendant très vite compte du talent du jeune Dehkhodâ, lui propose une place d’éditorialiste que ce dernier accepte. Le Sour-e-Esrâfil est le journal le plus révolutionnaire de l’époque et pour Dehkhodâ, le chemin de la lutte politique est désormais ouvert grâce à la force de son verbe. Ainsi, pendant plusieurs années et jusqu’en 1909, date à laquelle le roi ordonne de pilonner le bâtiment du Parlement et fait exécuter tous ceux qui ne veulent pas s’enfuir, dont Mirzâ Qassem Khân et Shirâzi, Dehkhodâ écrira des d’articles, des éditoriaux politiques et la série de ses articles satiriques, intitulée Tcharand-o Parand, (littéralement : hâblerie).

La rhétorique solidement structurée de Dekhodâ et son ton acerbe, assaisonnée d’humour est loin du discours alambiqué des intellectuels de l’époque. Il écrit dans le style du langage populaire, accessible à tout le monde. Pourtant il ne tombe jamais dans le vulgaire et ses expressions, bien qu’étant celles de la plèbe, paraissent nouvelles, d’autant plus qu’il tente toujours, souvent avec succès, de renouveler son style.

D’autre part, l’humour de Dehkhodâ est une ironie vigoureusement acerbe et toujours à propos. C’est une arme parfaite pour qui sait s’en servir et Dehkhodâ la manie à merveille pour déchirer le voile d’hypocrisie qui régnait l’époque sur le pays, où une barrière aussi infranchissable qu’aux temps antiques séparait le peuple et la société des nobles, qui concentre l’essentiel de l’argent et du pouvoir entre ses mains. C’est en recourant à cette langue populaire si riche et si imagée qu’il se lance dans la lutte contre l’arbitraire. Il met ainsi en forme les critiques les plus acerbes avec une finesse rarement égalée.

Une des autres particularités des Tcharand-o Parand est leur forme de nouvelles, genre littéraire jusqu’alors inconnu en Iran, qui, dès son apparition officielle vingt ans plus tard, connaîtra un immense succès. Limpide, vivace et touchant, le ton retient l’attention du peuple, qui n’a pas de peine à saisir le message qu’il transmet.

Les articles politiques de Dehkhodâ sont en revanche d’un style différent. Ces articles furent publiés deux années durant après la promulgation de la Constitution iranienne par le roi qajar Mozaffar-e-Din Shâh et le canonnage de la première assemblée nationale, suivi de l’emprisonnement et de l’exécution de nombreux opposants à l’absolutisme royal. Editoriaux pour la plupart, ils sont au nombre de 130. Dehkhodâ y attaque violemment le pouvoir en place sans recourir aux artifices du langage.

Après la destruction de l’assemblée nationale et l’exécution de Mirzâ Jahânguir Khan Shirâzi, le directeur de Sour-e-Esrâfil, Dehkhodâ est contraint à l’exil et se réfugie en Suisse où, avec la collaboration de trois amis fidèles, il parvient à publier encore trois numéros de ce journal connu pour sa ferme opposition à l’absolutisme.

Il revient à Téhéran après le renversement de Mohammad Ali Shah et est tout de suite élu à la seconde Assemblée Nationale. De cette tranche de sa vie, on sait simplement qu’il est l’un des chefs du parti des " E’tedaliûn " (les modérés) et l’un des membres actifs de ce courant au Parlement.

A l’époque, il fait paraître ses articles dans les journaux Majlis (le Parlement) et Showrâ (l’Assemblée) et croise toujours le fer avec l’absolutisme.

Au lendemain du déclenchement de la Première Guerre Mondiale, la seconde Assemblée a été dissoute et les forces étrangères pénétrèrent dans le territoire iranien, malgré la neutralité de ce pays. Dehkhodâ est obligé de quitter Téhéran une seconde fois et va se réfugier pour vingt-huit mois dans les montagnes du Zagros, au sein de la tribu bakhtiari. Ce fut là-bas qu’après avoir fait le bilan de sa carrière, il décida de se retirer définitivement de la scène politique.

Ayant quitté Téhéran dans la précipitation, Dehkhodâ n’a guère songé à emporter de livres avec lui. Il se retrouve donc terriblement désœuvré, n’ayant pour seul livre qu’un dictionnaire Larousse franco-français. Pour passer le temps, il commence à écrire les équivalents persans des mots français. Bientôt, il se passionne pour ce qu’il fait et se lance sérieusement dans la rédaction de ses deux ouvrages magistraux, l’Encyclopédie et l’Amssâl-o-Hekam (Proverbes et sentences).

Amssâl-o-Hekam

Dehkhodâ raconte, qu’il était encore un enfant qu’il s’est mis à s’intéresser aux proverbes, surtout à ceux que sa mère avait l’habitude de répéter. A l’époque, il n’avait pas de grandes connaissances sur les proverbes et ne connaissait pas le nom donné à ces phrases à la tournure particulière que l’on utilise pour s’exprimer, mais il comprenait quand même que ces phrases ne ressemblaient pas aux autres. Depuis Dehkhodâ rassemblaient les proverbes et les dictons et les archivaient, ce qui fut à l’origine de Amssâl-o-Hekam (Proverbes et sentences). Quand il lança ses recherches, il n’avait pas l’intention de rédiger deux livres distincts et ne rassemblait les proverbes que pour les rajouter à ce qu’il pensait être son unique livre, l’Encyclopédie.

L’immense bibliographie citée par Dehkhodâ et les sources qu’il cite ne font que souligner l’ardeur et la minutie extraordinaire qu’il a mis, cinquante ans durant, à peaufiner son Encyclopédie et son Amssâl-o-Hekam. En examinant en détail cette bibliographie, on remarque qu’il y a très peu de sources auxquelles il ne se soit pas référé.

L’Amssâl-o-Hekam contient 30 000 proverbes et plus de 10 000 expressions persanes et plus de 12 000 poètes ou écrivains y sont cités.

Ce livre sortit pour la première fois à 1000 exemplaires dont 800 appartenaient en tant que droits d’auteur à Dehkhodâ qui les offrit à une organisation caritative. Un autre beau geste de la part de cette figure emblématique de la littérature persane qui ne demandait et n’acceptait jamais d’être payé pour le travail auquel il s’était vouét.

L’Encyclopédie

La grande Encyclopédie  Dehkhodâ ou plus simplement Dictionnaire Dehkhodâ est un immense et complet glossaire comprenant les mots, les expressions et les noms propres de la langue persane. Peut-être choisit-il pour son œuvre le titre de Loghât-Nâmeh (Le Livre des Mots) par référence au poète persan du Xème siècle, Assadi Toussi, qui avait également choisi ce titre pour la grande encyclopédie qu’il avait commencé à réiger, mais que la mort ne lui permit pas de terminer.

D’après Dehkhodâ, il y avait des milliers de mots en persan, oralement transmis de génération en génération, qui disparaissent à toute vitesse et qu’il fallait un homme hors du commun pour les transcrire et les sauver de l’oubli. Il décida d’être lui-même cet homme. Pourtant, après avoir fini son Encyclopédie, il estima qu’il n’avait transcrit au maximum qu’un tiers des mots existants en langue persane.

Pendant ces longues années de recherche, Dehkhodâ se référait continuellement aux plus prestigieux livres de la riche littérature persane. Ayant dès auparavant reçu une éducation littéraire très soignée, il sut toujours reconnaître les faiblesses et les forces de chaque œuvre et de chaque mot qu’il rencontrait. Ainsi, il les évita ou, au contraire, les mit en valeur dans son encyclopédie.

La langue persane n’est pas une langue fermée et des milliers de mots arabes, turcs, indiens, anglais, français, russes et mongols y ont pénétré au fil des siècles et des invasions. Dehkhodâ, le grand iranisant, maîtrisait également à la perfection plusieurs langues dont le français et c’est grâce à cette connaissance qu’il sut très bien expliquer et codifier les mots étrangers définitivement entrés dans le persan.

Le premier tome des 222 tomes de l’Encyclopédie Dehkhodâ parut en 1940 et il fallut attendre 33 ans pour que la publication de la première édition prenne fin.

A cette époque et pour plusieurs décennies encore, peu de gens se sont intéressés à cette œuvre grandiose. Mais finalement, en 1945, une lettre du Premier ministre Mossadeq à l’Assemblée nationale fit bouger les choses et une commission parlementaire fut immédiatement chargée de la fondation du Comité de l’élaboration de l’Encyclopédie Dehkhodâ, et Dehkhodâ lui-même put désormais compter sur des collaborateurs prestigieux dont le plus fidèle fut Mohammad Moïn, lui-même grand homme de lettres iranien.

Dehkhodâ, poète ?

Le Divân de Dehkhodâ fut publié pour la première fois de son vivant avec l’aide d’Abdol-Ghaffâr Tâhouri, le directeur des éditions Tâhouri, et une seconde fois avec l’aide de Moïn en 1954. Ses poèmes avaient déjà été publiés dans le journal Sour-e-Esrâfil et dans son livre Amssâl-o-Hekam.

Pourtant, peu de gens savent que Dehkhodâ était également poète. Lui-même disait toujours faire des rimes pour le plaisir et ne se considéra jamais comme un poète.

Un grand nombre de ses poèmes ont le même ton que ses Tcharand-o Parand, marqués par son regard très critique envers la société de l’époque et il partage les mêmes sujets de prédilection poétiques que les grands poètes patriotes de la Révolution Constitutionnelle.

Dehkhodâ peut être classé dans la catégorie des farouches défenseurs de la métrique classique. Malgré cela, il n’a pas hésité à innover et certains le considèrent comme le premier novateur de la poésie moderne. Cela pour trois raisons. Premièrement, il usa de la métrique classique mais ses thèmes étaient nouveaux et se distinguaient même des thèmes en vigueur chez les poètes patriotes. Deuxièmement, il fit entrer pour la première fois la langue populaire dans la poésie. Troisièmement, il a, malgré le classicisme de sa poésie, légèrement modifié la métrique. Il faut pourtant signaler qu’Akhavân Thâles, critique et poète, ne jugeait pas ses modifications suffisantes pour pouvoir considérer Dehkhodâ comme le père de la poésie persane moderne.

Parmi les autres ouvrages de Dehkhodâ, on peut citer la traduction jamais publiée de la Considération sur les causes de la grandeur des Romains et leur décadence (1734) de Montesquieu, un dictionnaire Français-Persan jamais publié, une biographie du savant Aboureyhân Birouni et des annotations et corrections faites sur plus d’une quinzaine de recueils de poésies anciennes ou contemporaines.

Mais la plus grande œuvre de Dehkhodâ reste l’immense Encyclopédie sur laquelle il travailla pendant plus de cinquante ans.

En 1953, après le Coup d’Etat américain du 19 août, Dehkhodâ, alors âgé de 74 ans, fut appelé et très brutalement interrogé par la police politique. Heureusement, son interrogatoire ne dura pas très longtemps et quelques heures plus tard, le fluet septuagénaire, violemment tabassé, fut relâché. Il fut reconduit chez lui par les policiers alors qu’il avait perdu connaissance.

Cette dure épreuve était plus que n’en pouvait supporter Dehkhodâ, il ne s’en remit jamais. Il continua pourtant ses recherches, mais ses forces déclinèrent très rapidement et il s’éteignit deux ans plus tard en février 1955.

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