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lundi, 04 juin 2012 06:20

Rétrospective de l’histoire de la médecine traditionnelle irano-musulmane

Au croisement du savoir médical ancien et moderne, la médecine islamique traditionnelle s’avère l’ancêtre direct de la médecine moderne, car elle est située au croisement du savoir médical. Ses énormes progrès en matière de découvertes médicales ont favorisé l’émergence de la médecine moderne. Il faut préciser qu’elle fut également nommée "médecine méditerranéenne", "médecine grecque" et "médecine arabe", car son aire s’étendait sur tout le territoire islamique, y compris le bassin méditerranéen et elle fut, dans ses débuts, inspirée entre autres de la médecine grecque ancienne. L’arabe ayant été durant plusieurs siècles la langue scientifique des pays musulmans, on l’appelle également "médecine arabe". Cette médecine est "traditionnelle", comparée à la médecine moderne, mais en soi, c’est elle qui est à l’origine de la médecine moderne en tant qu’ensemble systématisé de savoir médical appliqué dans le cadre d’un système sanitaire organisé et hiérarchisé dans tous les territoires musulmans.

La médecine traditionnelle irano-islamique puise ses sources dans une multitude de "médecines" et s’est basée à l’origine sur la "médecine du Prophète". Elle a vu le jour au VIIIe siècle, lorsque les premiers médecins musulmans jetèrent les bases de ce système médical, en s’investissant dans la traduction et l’étude des corpus du savoir médical des civilisations conquises par les musulmans ou avoisinant les territoires musulmans. Ainsi, la médecine islamique s’établit d’abord sur la base d’un corpus international, traduit en arabe. On peut en particulier citer les traductions des ouvrages médicaux grecs et syriaques. Avicenne entre autres s’est notablement inspiré de ce corpus gréco-syriaque. De façon générale, la plupart des ouvrages traduits ou rédigés durant ces deux premiers siècles avaient influé surtout sur l’anatomie, s’inspirant de la médecine grecque et syriaque, et par la suite, la tradition médicale islamique elle-même. Citons en l’occurrence la consignation dissertée et développée de l’état du patient par les médecins musulmans de cette période, qui suivaient ainsi une méthode établie par Galien.

A ses débuts, la médecine islamique fit un grand usage de la médecine grecque. Ceci dit, il ne faut pas oublier la contribution des autres écoles médicales citées plus haut à la fondation de la médecine islamique. Le livre Ferdows-ol-Hekmat, d’Ali Ibn Rabban Tâheri rédigé en 850, est ainsi un bon exemple de l’influence de la médecine indienne sur la médecine islamique.

Ces sources étrangères mises à part, la médecine islamique s’est aussi et surtout nourrie de la médecine iranienne proprement dite, déjà bien développée au moment de l’invasion musulmane. Effectivement, l’histoire des sciences médicales en Iran est longue et remarquable et remonte au moins aux périodes achéménide, arsacide et sassanide. L’Avestâ, contient de nombreuses indications médicales, parfois sous forme d’histoires courtes. La mythologie iranienne donne le titre de premier médecin à un homme du nom de "Trita". Dans l’Iran préislamique, sur la base des indications zoroastriennes, les traitements se faisaient par une médecine du corps et de l’esprit simultanée. L’école d’Ekbâtân est l’une des autres écoles médicales antiques iraniennes dont on dit qu’elle a été fondée cent ans après la disparition de Zoroastre par l’un de ses disciples appelé Se’nâpour Ahoum Satout.

Le système médical islamique, le plus moderne de l’époque, était alors célèbre pour la qualité de ses diagnostics et remèdes durant le Moyen-âge, où les systèmes de santé d’aucune autre civilisation n’étaient aussi élaborés. Les bases de ce système de santé islamique avaient été mises en place bien avant la naissance de l’islam dans la fameuse Académie de Jondishâpour. L’école médicale de Jondishâpour avait été bâtie sur l’ordre du roi sassanide Shâpour Ier (241-271) par les prisonniers de guerre romains et grecs et soulignait l’épanouissement des sciences médicales en Iran antique. Durant les VIIe et VIIIe siècles, cette académie médicale, bénéficiant de l’expérience et de l’enseignement de grands médecins ou même de familles de médecins iraniens, eut un rôle primordial dans l’avancée de la médecine islamique. Dans cette école, de nouvelles méthodes pharmacologiques étaient régulièrement développées et le savoir médical provenant des autres civilisations complété avec les théories et les nouvelles découvertes. Jondishâpour était une école indépendante ayant permis de façonner une médecine irano-islamique riche et dynamique qui dépassa très vite l’héritage des médecines antiques.

Dès le IXe siècle, les médecins musulmans étudiaient déjà de façon exhaustive les médecines grecques, indienne, iranienne et syriaque. En 880, quand le grand médecin iranien Razès se rendit à Bagdad, il eut immédiatement accès au remarquable corpus d’ouvrages médicaux traduits de d’autres langues. D’autres grands médecins musulmans comme Al-Kindi, Al-Kanani, Yahya Ibn Massouyeh, la famille Sabet Ibn Ghoreh ou Hanin Ibn Eshagh, bénéficiant de ce même fonds théorique, purent développer la médecine islamique, se transformant au fur et à mesure en le phare de la médecine mondiale, sous l’égide de grandes figures érudites comme Razès ou Avicenne, que l’on connaît en particulier pour ses deux chefs-d’œuvre Al-Shifâ’ et Le Canon. Ce dernier ouvrage, une encyclopédie médicale, qu’Avicenne avait rédigée sur le modèle du Al-Hâvi de Razès, eut un grand succès en Orient et en Occident. Il fut traduit d’abord en grec et latin, puis en d’autres langues.

Les branches les plus développées de la médecine islamique étaient l’ophtalmologie, l’orthopédie, la chirurgie et l’angiologie. En 981, le premier "hôpital" au sens moderne du terme fut inauguré à Bagdad. Cet hôpital, ancêtre des hôpitaux modernes, comprenait des sections séparées les unes des autres, en chirurgie, orthopédie, angiologie, ophtalmologie, etc.

Chaque grand hôpital faisait également office d’université médicale, les Dar-ol-Shafâ (littéralement : "maison de guérison"), tel qu’on les nommait. Les étudiants en médecine pouvaient y suivre les points de vue d’Hippocrate, de Galien ou connaître les grandes écoles médicales d’Asie durant les cours théoriques tenus dans les salles de classe prévues à cet effet ou les cours pratiques dans les chambres des patients. Dès cette époque, l’enseignement de la médecine fut autant pratique que théorique. Les médecins enseignants se plaçaient à côté des lits des patients, expliquaient l’état du malade et le traitement qu’ils prévoyaient et qu’ils appliquaient, puis répondaient aux questions éventuelles. Après avoir terminé ses études et passé un examen, l’étudiant recevait un certificat lui permettant d’exercer le métier de médecin. Et durant toute sa carrière, son travail était régulièrement contrôlé par un bureau de l’éthique médicale, le Hisba.

La médecine islamique ne focalisait pas uniquement le traitement sur l’organe malade. Le médecin examinait soigneusement le patient, et prenait même en compte des détails tels que ses inquiétudes personnelles, sa façon de vivre, ses habitudes et son passé médical. Autrement dit, la médecine traditionnelle islamique était globalisante dans sa façon d’aborder la maladie. Dans le système médical musulman, les médecins étaient tenus de suivre des principes d’éthique professionnelle basés sur le serment d’Hippocrate. Le médecin n’avait pas le droit de tuer un patient avec un médicament ou l’aider à mourir. L’avortement était également interdit. De plus, il était tenu de respecter le secret médical. Les médecins étaient tenus de porter des vêtements blancs et très propres et garder très courts leurs cheveux et leurs ongles. Le traitement des malades pauvres avait une importance particulière et valorisait le médecin. Ibn Abi Assib cite le nom de 450 médecins qui recevaient gratuitement les patients.

Dans le système médical traditionnel islamique, une relation psychologique importante s’établissait entre le médecin et son patient. Les médecins étaient les détenteurs des secrets de leurs patients et devaient se montrer à la hauteur de cette confiance qu’on leur faisait, et qui était considérée comme un élément important dans le processus de guérison. De façon générale, la médecine islamique, comme la médecine grecque, s’intéressait beaucoup aux éléments indirectement liés à la maladie, tels que l’air et le climat, le repos, l’excitation, le régime alimentaire, etc. On conseillait aux malades de garder la juste mesure dans le respect de ce genre de détails pour se tenir en bonne santé. Ces éléments étaient considérés comme des éléments psychologiques ou « volonté de l’égo ». Par exemple, tous les médecins conseillaient à leurs patients d’éviter trop d’excitation, ainsi que l’obésité. Ils rappelaient également que la peur provoque la mauvaise humeur. Finalement donc, l’attention du médecin se portait autant sur la psyché du malade que sur son corps et le premier à avoir théorisé l’usage de méthodes "psychologiques" dans la guérison de maux physiques est Razès. Ainsi, la psyché était également étudiée et éventuellement soignée. Parmi les grands ouvrages de la médecine islamique en la matière, on peut citer le traité d’Ishaq Ibn Emran, du Xe siècle, sur la mélancolie, qu’il aborde en tant que maladie mentale. Dans ce livre, l’auteur insiste notamment sur le rôle de la musique dans le traitement de la mélancolie.

Les avancées de la médecine islamique furent remarquables, en particulier durant son âge d’or (Xe-XIIe siècle). C’est durant cette période que les sciences islamiques atteignirent un tel niveau de maturité qu’elles n’étaient pas seulement indépendantes, mais aussi critiques par rapport aux sciences anciennes, capables désormais de les réformer ou compléter.

De façon générale, la contribution des Iraniens dans le développement de la médecine au niveau international fut remarquable, par exemple, la description donnée par le médecin iranien Ismaïl Jorjâni Khârazmi de l’irrigation des poumons par le sang date de quatre siècles avant les découvertes en la matière de William Harvey. Les découvertes faites par la médecine islamique en matière de diagnostic et de description des pathologies sont également remarquables. Le développement de la médecine islamique durant le Moyen-âge est à étudier en particulier dans les cinq domaines de la médecine appliquée, l’organisation d’un système hospitalier réparti sur l’ensemble des territoires islamiques, la pharmacologie, la chirurgie et l’ophtalmologie. Le livre Canon d’Avicenne est un modèle de l’organisation du système médical islamique traditionnel.

Dans les domaines hospitalier et pharmacologique, les progrès furent notables, en particulier durant l’âge d’or de la civilisation islamique. Abolghâssem Zahrawi, connu en Occident sous le nom d’Aboulcassis, médecin andalou (mort en 1013), est l’une des grandes figures de la chirurgie islamique. Il rédigea son chef-d’œuvre consacré à la chirurgie intitulé Al-Ta’rif en 30 chapitres. Comme les maladies ophtalmologiques étaient courantes en Mésopotamie et en Egypte, ces deux régions furent celles qui connurent les plus grands progrès en matière d’ophtalmologie.

La médecine du Prophète (Teb-ol-Nabi) est basée sur les hadiths et paroles du prophète Mohammad. Contrairement aux médecines traditionnelles grecques ou autres, ce système médical est basé sur la connaissance de soi et l’introspection. Cette médecine s’est développée suite à la propagation de l’Islam. Les plus célèbres corpus en la matière est le Sahih de Bukhâri dans lequel 80 chapitres rapportent les réponses du Prophète aux questions posées en matière de santé. Bukhâri a partagé ce livre en deux parties : la première consacrée aux maladies, la deuxième à la guérison, qui s’inscrit en particulier dans le cadre des notions spirituelles et sociales telles que la connaissance de Dieu, la morale individuelle et sociale, les règles de la santé publique, les médicaments, la prévention des maladies et la prévention du mal. Cette médecine, dans ses ramifications et conséquences, contribua notablement au développement de la médecine dans le monde musulman.

Finalement, la médecine traditionnelle islamique donna la place à la médecine moderne, dont elle avait préparé la voie, mais elle continue d’exister dans le cadre d’une forme de médecine "traditionnelle et familiale" dans tous les pays musulmans. De plus, l’intérêt grandissant pour des traitements plus "naturels" a reporté l’attention sur des branches de cette médecine ancienne et ignorée, telles que la pharmacologie ou la prévention.

 

 

 

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