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mardi, 21 avril 2015 03:07

L’oasis dans l’instant

L’oasis dans l’instant

Il y a 35 ans jour pour jour, le 1er ordibehesht du calendrier iranien, le 21 avril, le poète-peintre Sohrab Sepehri s’est éteint, emporté par la leucémie. En hommage à cette figure saillante de la littérature contemporaine persane mais aussi de la peinture moderne iranienne, ce cours exposé pour en connaître davantage les différentes dimensions de son œuvre :  

Penché sur le «texte» du monde pour en déchiffrer la secrète organisation, le poète met en œuvre des pratiques descriptives, dont la restructuration et la dynamique montrent comme il s’approprie le visible, selon un double dessein : «situer les éléments disjoints, pour en fixer les liens, et mettre au jour les moins visibles, pour tenter de dépasser l’hétérogénéité du monde perçu et approcher de son unité. Décrire, ce n’est peut-être que se hasarder à organiser ce qu’on a cru déchiffrer, dans le livre du monde, car si le monde «parle» au poète, et l’interpelle parfois, perfidement ou brutalement, il cèle aussi bien des secrets qui nécessitent une participation active du regard et de l’intellect. Lire ne peut se limiter à «cueillir» des paroles éparses, dans la nature, plus ou moins intelligibles. Lire se décline en une série d’actes : saisir, déchiffrer, traduire, comprendre. Sepehri appelle à une participation active, pour pouvoir accueillir les secrets du monde, qu’il voudrait bien nous révéler :

L’ami touchait

le filet de la conscience sur les objets.

Il écoutait la phrase courante du ruisseau,

il paraît qu’il se disait :

aucune parole n’a été si claire.

Sohrab Sepehri est, sans doute, l’un des plus grands poètes de l’Iran contemporain. Né, le 7 octobre 1928, à Kashan, Sohrab Sepehri, ce poète-peintre ou peintre-poète est tout aussi imprégné de poésie dans sa peinture qu’il est peintre dans ses états poétiques. Or, ces deux expériences puisent à la même source. Et cette source est pour autant qu’on puisse en juger, un contact mystique avec la nature, un épanchement généreux vers le rythme secret de chaque pulsation qui anime les hommes et les choses, une nostalgie des origines. Solitaire, dans sa vie, Sepehri l’est tout autant, dans son style poétique. Sepehri se situe dans cette lignée de poètes, pour qui «l’art poétique tend à devenir un art de l’espace», et cela, en perspective de la manière dont il sonde les relations entre le monde et l’écriture poétique : «tension vers un objet inaccessible, travail aux limites du visible et du dicible, cheminement, dans l’espace du monde et l’espace des signes de la langue accordée à sa mesure intérieure». Dans sa poésie, les lieux nous ont révélé l’importance de l’horizon, comme structure et comme image, et les métaphores, comme celles du tissage et de la toile. Il s’agit, donc, des éléments autant métapoétiques que poétiques, parlant de «l’engendrement et de la fonction du poème, des rapports de forme et de signification entre le texte et le monde» . En outre, lorsque le texte est inscrit sur la page, il accède au statut de modèle poétique, en assumant la «visibilité» du monde. C’est en réhabilitant le référent et est en dotant leur œuvre d’une texture qui serait l’analogon de celle du monde, telle qu’il le conçoit et l’habite, que Sepehri consent le retour à la textualité, dans la constitution du modèle poétique, autrement dit, ayant déchiffré le visible, le poète s’emploie à le rendre, textuellement, visible.

Enfant du désert, originaire de ce Kashan qu’il adore et où il se réfugie une grande partie de l’année, Sepehri s’impose une discipline quasi ascétique de solitude et de silence. Dans cette bordure qui s’égrène autour du désert central de l’Iran, comme les graines de turquoise d’un chapelet, Kashan est comme le centre d’une constellation d’oasis enchanteresse. La végétation luxuriante d’un flanc de montagne, s’ouvre aux eaux claires d’une source, où saules, peupliers, rossignols et hirondelles se réfugient, créant, au milieu des étendues arides des terres, une fugace symphonie, un mirage de fraîcheur et de halte, où la page de l’histoire est tout aussi vide que la lampe du temps.

Sepehri connaît mieux que personne ces escales du désert, ces tapis verts, qui accueillent les pas exaltés des pèlerins, la vision des coupoles bleues qui éclatent dans l’azur, et c’est la topographie de cette terre de mirages qu’il reproduit, aussi bien, dans l’exaltation mystique d’un poème, que dans l’apparition d’une toile.

Sohrab Sepehri fut un des rares artistes dotés de talents, tant dans le domaine de la peinture, que dans celui de la poésie. Pour les critiques littéraires, les œuvres de Sepehri, que ce soit des toiles de peinture ou des poèmes, se caractérisent par leur haute qualité artistique. Avant d’être connu comme poète, Sohrab fut reconnu, pour ses tableaux et sa modernité, dans la peinture. Lorsqu’en 1951, il présenta, dans une exposition, ses toiles, un amateur d’art acheta tous ses tableaux, fait rare, pour un jeune peintre. Les toiles et les esquisses que Sepehri avaient, presque tous, pour thème, la nature, que le peintre-poète aimait le plus. Sohrab rappelle, parfois, dans ses poèmes, qu’il est peintre.

Sepehri était, aussi, un grand voyageur. Il s’est rendu, à maintes reprises, au Japon, en France, en Italie, en Inde et aux Etats-Unis. Pourtant, il reste enraciné dans son terroir, comme tout poète authentique : il s’abreuve à la sève nourricière de sa terre natale. Ce qui fait de lui un être profondément spirituel. L’esprit auquel il croit et dont il fait l’expérience est celui-là même qui palpite dans les vers exaltés d’un Rumi, dans le regard visionnaire d’un Hafez, dans l’ivresse vertigineuse d’un Khayyâm. Ce fut dans les années 50 et 60 qu’il fit paraître ses recueils de poèmes.

Sepehri quitta ce monde, ce qu’il appelait «l’oasis dans l’Instant» ou hitchestan, un nulle part, derrière lequel le parasol du désir reste à jamais ouvert, emporté, un 21 avril 1980, par la leucémie. Sur sa pierre tombale, on peut lire des vers choisis de ce même poème :

Si vous venez me chercher,

Venez-vous-en donc lentement et doucement

De crainte que ne se raye

La porcelaine de ma solitude.

 

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