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mardi, 19 mai 2015 03:17

Dans le monde évanescent de Khayyâm…

Dans le monde évanescent de Khayyâm…

Comme l’eau dans les ruisseaux, comme le vent du désert,

Un jour encore de mon lot déjà s’enfuit et se perd.

Passent les jours ! La pensée  ne saurait troubler mon cœur

Du jour qui n’est pas encore et du jour qui est parti.

Le 28 ordibehesht (18 mai) est marqué dans le calendrier iranien par le nom d’une figure de proue du savoir et d’un Grand Classique de la littérature persane, Omar Khayyâm. Une opportunité pour passer un instant dans le monde khayyâmien…  

Né sans doute entre 1030 et 1040, Omar Khayyâm appartient à la lignée des grands savants qui, du IXe au XIe siècle, firent de l’Iran voire de tout l’Orient la terre de prédilection des sciences et de la pensée. Avicenne et Birouni achevaient leur vie à peu près au moment où commençaient la sienne. Il fut grandement considéré et honoré par le sultan seldjoukide et par son vizir et nommé par eux en 1074 à la tête de l’équipe d’astronomes chargée d’élaborer la plus grande réforme du calendrier. Après sa mort en 112 3, son nom est mentionné avec respect par nombre d’écrivains persans et arabes : « successeur d’Avicenne », « maître sans pareil dans toutes les branches de la philosophie naturelle, des mathématiques, de la logique et de la métaphysique », les témoignages d’admiration ne manquent pas. Des anecdotes moins sérieuses, lui attribuent en tant qu’astrologue (car astronomie et astrologie, pour le sens commun, ne se distinguaient pas) de merveilleuses prédictions. La plus jolie se trouve dans les Quatre discours de Nezami Arouzi, qui dit l’avoir personnellement rencontré à Balkh en 1112. Le maître lui aurait alors prédit que sa sépulture serait telle que, à chaque printemps, le vend du nord le couvriraient de fleurs. Vingt ans après, visitant la tombe de Khayyâm à Neyshâbour, Arouzi le trouva jonchée de fleurs répandues par des poiriers et des abricotiers dont les branches dépassaient le mur d’un jardin voisin.

Dans tout cela pas un mot des robâï ou les quatrains. Ce n’est qu’à partir du XIIIe siècle qu’on en trouve quelques-uns, cités sporadiquement dans les ouvrages de doctrine ou d’histoire.

Et le premier recueil, un manuscrit conservé à la Bibliothèque Bodléienne d’Oxford, qui en contient cent cinquante-huit, date de 1460, près de deux siècles et demi après la mort de l’astronome-poète.

Ah que de siècles sans nous le monde continuera,

Sans nul souvenir de nous ni vestige de nos pas !

Avant notre rien  ne manquait à l’univers ;

Après notre heure dernière  rien non plus ne manquera.

 

Qu’est-ce le robâï ?

La métrique de la poésie persane est quantitative comme celle de la poésie latine classique. Le robâï est caractérisé par un mètre particulier, qui compte douze ou treize syllabes, avec une césure fréquente après les quatre ou cinq premières. Plutôt qu’un quatrain c’est un double distique, car il se divise ordinairement en deux parties égales. La rime, unique, figure, obligatoirement aux deux premiers vers et au dernier, facultativement et rarement au troisième. Le contenu répond le plus à cette structure rythmique. Les deux premiers vers posent un sujet, fréquemment sous la forme d’un petit tableau ; le troisième introduit une nouvelle idée, dont le développement dans le quatrième rejoint le premier motif par une pointe inattendue. Le secret du robâï est dans l’art de donner au troisième vers la « courbe conceptuelle » qui permettra au quatrième de « revenir » de manière piquante.

 

Hélas j’ai tourné les pages du livre de la jeunesse,

Le vert printemps de mon âge au sombre hiver à fait place ;

Et ce bel oiseau de joie, je ne sais quand il s’en vint

Ni je n’ai vu quand soudain il s’est envolé de moi !

 

La poésie de Khayyâm, étonnamment proche de la sensibilité moderne, comprend peu de références qui déconcertent le lecteur d’aujourd’hui. La cosmographie est, bien sûr, celle de Ptolémée : la Roue qui tourne est le ciel des astrologues dont les astres déterminent le sort des humains. Khayyâm le croyait-il vraiment ? Son prédécesseur Birouni, en 1028, composant sur commande un traité d’astrologie, déclare joliment que cette « science » a un grand prestige auprès de beaucoup de gens, mais que son opinion personnelle le range dans la minorité ! On peut penser que Khayyâm, lui aussi savant et rationaliste, partageait cet avis :

Le mal et le bien qu’on voit dans l’essence des humains,

Les souffrances et les joies que dispense le destin,

N’en tiens pas rigueur aux astres : l’Intelligence te dit

Que ce Ciel que tu maudis, pas plus que toi n’y peut rien

 

Mais le pouvoir des astres est un motif poétique traditionnel. Le monde sublunaire est celui du devenir incessant, de la croissance et du déclin, de la naissance et de la mort : les êtres qui l’habitent sont le produit et le jouet des Quatre, les éléments et les Sept, les astres mobiles. La terre est faite de la substance des morts qu’on y enfouit : c’est leur argile même que le potier pétrit et les corps vivants seront bientôt cruches ou jarres. Quant aux âmes, faut-il s’en soucier ?

Je m’aventurais un jour dans l’atelier d’un potier ;

J’y vis le maître à son tour assidûment travailler :

Il pétrissait insoucieux pour en former col ou anse,

Le crâne vide des princes et les phalanges des gueux.

 

A la publication de la traduction de Nicolas, en 1861, malgré la confusion qui régnait dans sa source et le travestissement mystique, malgré aussi la lourde prose du traducteur, les poèmes de Khayyâm furent accueillis avec faveur par la critique. Il vaut la peine de rappeler ce qu’en écrivit Théophile Gautier dans le Moniteur universel du 8 décembre 1867 : « Rien ne ressemble moins à ce qu’on entend chez nous par poésie orientale, c'est-à-dire un amoncellement de pierreries, de fleurs et de parfums, de comparaisons outrées, emphatiques et bizarres… La pensée y domine et y jaillit par brefs éclairs, dans une forme concise, abrupte… On est étonne de cette liberté absolue d’esprit que les plus hardis penseurs modernes également à peine, à une époque où la crédulité la plus superstitieuse régnait sur l’Europe… Le monologue d’Hamlet est découpé d’avance dans ces quatrains où le poète se demande ce qu’il y a derrière ce rideau du ciel tiré entre l’homme et les secrets des mondes, et où il poursuit le dernier atome d’argile humaine jusque dans la jarre du potier ou la brique du maçon.

 

Ces roses dont le zéphyr froisse la robe de soie

Et dont la splendeur inspire au rossignol maint émoi,

-Viens, mon cœur, sous les ombrages, - tandis que nous gisons

sous la terre, répandront leurs pétales que de fois !

 

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