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lundi, 13 octobre 2014 04:03

Hafez: chantre de la poésie lyrique persane

Longtemps mon cœur m’a demandé

La coupe de Jamshid

Il implorait d’un étranger

Ce qu’il possédait en lui-même

 

La perle que n’a enfantée

Nul coquillage de ce monde,

Il l’espérait des égarés

Des obscurs chemins de la Mer.

 

Je suis allé dire mon mal

Chez les Mages à l’Ancien

De qui le Regard souverain

Sait pénétrer tous les Mystères.

 

Je l’ai trouvée en joie sereine

La Coupe en main, versant le Nectar,

Et contemplant dans ce Miroir

Cent spectacles de l’Univers.

 

Depuis quand, lui dis-je, tiens-tu

De l’Omniscient ce joyau ?

Du jour, dit-il, où fut conçue

La coupole azurée du ciel.

Qui est Hafez ? Ce poète visionnaire, dont, depuis le XIVe siècle, le cri d’extase retentit dans la voûte céleste, pour nous arriver aussi frais et sublime. Qui est ce poète, dont le Divan, son recueil de ghazals, occupe, après le saint Coran, une place de choix, dans chaque maison iranienne ? Qui est cet homme qui a fait de «sa parole, un mémorial de vie». Qui est cet homme habité par l’amour, n’ignorant pas qu’il possédait un grand joyau avec la poésie. Qui est ce poète célébré dans son pays, dont chaque Iranien, érudit et illettré, grand et petit, aime entendre le chuchotement mélodieux de ses ghazals ? Sa renommée ne se confine pas, pourtant, aux frontières persanophones.

Ils furent, aussi, nombreux, en Europe, à savoir le contempler. Hegel le lit. Victor Hugo, peut-être le plus orientaliste des poètes romantiques, invoque le nom de ce «poète des choses du cœur», dans ses Orientales. Pour Goethe, qui fait de lui son modèle et son maître, Hafez est le visage même du poète. Et André Gide ouvre le premier chapitre de ses Nourritures terrestres par ce vers du grand lyrique persan du XIVe siècle :

«Mon paresseux bonheur qui longtemps sommeilla, s’éveilla».

Hafez a vu le jour, en 1325, à Chiraz, une des Sorbonne de l’Orient ; le philosophe et théosophe, Mollâ Sadra était, lui aussi, de cette ville ; Chiraz, que Hafez traite de métaphore du monde et où il passa toute sa vie, ne quittant qu’une ou deux fois, sa ville natale, et y mourut, en 1390. Poète majeur de la poésie lyrique persane, Hafez a fait des mots de ses poèmes les termes des spirituels de son temps, ceux aussi des fêtes, de la chasse, de la rue ou du jardin. Mais ces poèmes sont, surtout, pleins du désir de voir le visage de l’Aimé, désire que ne font qu’aviver toutes les réalités du monde. L’amour occupe, dans son œuvre, une place si éminente qu’il semble effacer les frontières entre l’humain et le divin.


La question majeure que pose la lecture du Divan de Hafez est celle de son interprétation ? Quels sont les niveaux de lecture qu’il autorise ? Cette vaste question pourrait avoir, pour préliminaire, la question de la relation du poète avec son écriture. Hafez et toute la lyrique persane, à laquelle il appartient, relève d’une culture, à la fois, du manuscrit et de l’incantation. Un poème, un ghazal, est un objet d’art, mais pareil, aussi, à un cahier de musique. En effet, toute la technique poétique persane a pour base les jeux d’assonance et d’allitération, combinés avec les jeux de la graphie manuscrite. C’est sur cette base que le poète doit faire miroiter, par les figures poétiques, les sens à livrer, par les mots enchaînés. Le poème qu’il en forme est destiné à l’ouïe et à la vue, à l’auditoire et à l’atelier du calligraphe. Le son est sa matérialité passagère, les lettres sont sa matérialité durable. Ecrit, pour être déclamé, le poème connaît une nouvelle création, chaque fois qu’il est interprété par un nouveau récitant. Hafez le savait, comme tous les poètes. Pour le poète, quoi de plus important que le poème, tissu fait de sons, de rythme et de pensée ?

Quelle relation Hafez eut-il avec ses ghazals ? Il y a manifestement chez lui une jouissance majeure à produire du discours poétique. Cette jouissance est le point d’émergence de forces bien plus complexes qui sont le fond de vie de l’homme, Hafez. Il faut, pourtant, renoncer à découvrir un itinéraire personnel de lui, au travers de son Divan, tant ses poèmes sont liés à une tradition dominante, vis-à-vis de laquelle il n’a pu se démarquer que par l’excellence de ses interprétations. Par l’éminence de sa place en lyrique persane, Hafez peut offrir à l’analyse, des éléments de réponse à la question de savoir quelle distance son milieu mettait entre l’écriture et la réalité de ce sur quoi portait l’écriture. Un poète qui compose un poème finit par faire corps avec l’écriture, un objet d’art. Il fait corps avec lui, la nature de sa relation avec lui, de ses transferts, doit bien transparaître, de quelque façon, dans ce qu’il dit.

A la base du désir de voir le visage de l’Aimé, il y a, chez Hafez, le désir d’être regardé par Lui :

Je mis ma face sur Son chemin mais Il ne passa point devant moi

J’ai attendu cent bontés et Lui n’a pas eu un regard !

 

Il ne s’agit pas de l’expression d’une déception, mais de la désignation d’un mystère, le secret de la conduite de l’Aimé, qu’Il n’a pas révélé. Le poème a pour fonction de dire qu’il ne dira pas ce secret :

Tant qu’il n’aura pas renoncé à sa pointe, le calame de Hafez

Dont la langue est déployée à l’assemblée, ne dira à quiconque Ton mystère

Célébrer son désir, en proclamant le mystère de l’objet désiré, c’est, aussi, s’avouer l’inventeur d’un poème dont le génie lui échappe. C’est pourquoi Hafez a tant loué le poète Hafez. Il lui a échappé à lui-même.

O souvenir ! O temps béni

Où ta porte était ma demeure,

Où la poussière de ton seuil

Etait de mes yeux la lumière !

En cette fidèle amitié

Nous fûmes toi rose et moi lys,

Moi à toute heure sur les lèvres

Ce que toi tu avais au cœur

Et Cœur récitait les leçons

De l’Institutrice Sagesse.

Et c’est l’Amour qui expliquait

Ce qu’elle ne comprenait pas.

Non, je n’avais d’autre vouloir

Que de rester près de mon Ami.

Quand sont brisés tous mes efforts,

Tous mes désirs, que devenir ?

Hélas, ô Hafez, la perdrix

Pépiait trop aimablement :

Elle n’avait pas vu venir

Les serres de l’Oiseau fatal.

Traduire Hafez ? Tâche impossible. Mais la tentation est permanente pour «qui aime la poésie et a plaisir de traduire», aurait dit un Gilbert Lazard, qui a lui-même cédé à la tentation de traduire Hafez. Du Divan de Hafez de Chiraz, (1325-1390), on connaissait, en Occident, des traductions partielles, des adaptations musicales ou le merveilleux pastiche de Goethe… et voici qu’est, enfin, publiée une édition intégrale, en français, due au spécialiste Charles-Henri de Fouchécour, qui a mis toute son érudition, au service de la beauté de la langue et du souci que chacun puisse faire des ces poèmes une lecture personnelle et approfondie.

En fait, le «maître des études persanes, en France» comble un vide, en proposant la première traduction complète et commentée du Divan, en français. Pourquoi une intégrale, sinon, comme l’explique le traducteur, justement, parce que cette seule dimension permet de comprendre chaque poème ou ghazal, en particulier, comme une perle d’une immense parure, où l’une des 486 variations autour de quelques thèmes qui cristallisent inépuisablement, l’inspiration du poète ?



Fouchécour n’a passé «que seize ans», dit-il, non sans élégance, à s’essayer à regarder Hafez, en allusion à ce distique du poète de Chiraz : «Je possède un joyau et cherche quelqu’un qui sache le regarder». Le poète persan savait faire silence en lui-même. Sa vie reste souvent opaque, même à ses propres yeux, et ses ghazals, cette forme poétique d’essence musicale composée de distiques sans liens obligés apparents, résonnent des mystères des choses qui ne se laissent dévoiler.

Nous sommes dans un pays du caché et de l’apparent, du visible et de l’invisible. C’est ici que la traduction de Fouchécour semble précieuse à un lecteur francophone. Elle fait exister, non seulement, des textes encore inaccessibles, mais aussi, elle lui permet d’entrer dans une subtile révélation. Il faut, donc, lire la préface de la traduction et les commentaires qui accompagnent chacun des 468 ghazals, pour mieux saisir la beauté lyrique et l’érudition d’un ouvrage qui est, à la fois, une déclaration à l’Aimé et le «miroir du monde».

Hafez, ce «poète des choses du cœur», comme le nommait Victor Hugo, le plus orientaliste des poètes romantiques, reste méconnu, en France. Pourtant, des tentatives visant à obtenir une traduction exhaustive de ces poèmes sont nombreuses. Dès la fin du XVIIIe siècle, nombre d’orientalistes et d’iranologues se sont attelés à cette tâche. Avant les Français, ce fut le Britannique, William Jones, qui, en 1799, après avoir donné une belle traduction des Ghazals, en anglais, en traduisit, aussi, une douzaine, en français.

Ensuite ce fut le tour de Defrémery, de Nicolas, de Charles Deville et autres. En 1927, Arthur Guy, futur traducteur de Khayyâm, trouvant les traductions françaises de Hafez, fades et fragmentaires, essaya d’en donner une nouvelle, en vers à la persane. Il traduisit, donc, 150 ghazals, mais il ne réussit pas mieux que ses prédécesseurs et il en fut de même, pour ceux qui lui succédèrent. Or, malgré cette lacune, les poètes français sensibles à l’élégance et à la finesse de la poésie de Hafez, se sont mis, très tôt, à s’inspirer de son œuvre, qu’ils lisaient, dans les traductions anglaises et allemandes.

Il en fut, ainsi, d’André Chénier, qui appréciait la poésie pleine de «fleurs et de parfums» de Hafez. Puis, ce fut au tour de Victor Hugo, qui, en relation avec les orientalistes de son époque, dont Sylvestre de Sacy, Abel Rémusat ou Ernest Fouinet, de prendre le relais. De l’ensemble de ses lectures et connaissances sur l’Orient, il fait ses Orientales, son premier recueil important de poèmes où il s’inspire, souvent, des poètes persans, auxquels il emprunte thèmes et images. C’étaient là des «pierres précieuses» qu’il prenait «au hasard, dans la mine de l’Orient», comme il le disait lui-même.

Comme on le constate, les traductions fragmentaires des ghazals de Hafez n’empêchèrent pas, pour autant, les écrivains et les poètes de s’inspirer et de puiser, dans cette source lumineuse de sons et de musicalité. Les auteurs français n’ont cessé d’emprunter à Hafez de nouveaux thèmes, de nouvelles images et jusqu’à une nouvelle conception de la vie. Il en va, ainsi, d’un André Gide qui ouvre le premier chapitre de ses Nourritures terrestres par ce vers du grand lyrique persan du XIVe siècle :

«Mon paresseux bonheur qui longtemps sommeilla, s’éveilla» ou d’un Henri de Montherlant, qui a, fortement, subi l’influence de la poésie persane. Il ne s’en cache pas, d’ailleurs. Tout au contraire, dans de nombreux articles, où il fait l’étalage de tout ce qu’il doit aux «maîtres d’Iran», pour reprendre son expression. Les affinités de sa pensée avec celle de Hafez se révèlent, surtout, «dans sa conception de la vie et de la mort, sa vision idéalisée et esthétique de l’amour et de la guerre, l’importance donnée à la vie intérieure, et la négligence des choses apparentes».

 

 

 

 

 

 

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