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mardi, 21 octobre 2014 09:05

Aperçu sur les relations internationales de la Perse safavide

Aperçu sur les relations internationales de la Perse safavide

Aperçu sur les relations internationales de la Perse safavide

 

Hoda Sadough

 

 

L’ère safavide occupe une place particulière dans l’histoire de l’Iran. Cette période est connue à la fois pour la richesse de ses contributions à la culture persane et aux arts du monde islamique, ses affrontements militaires avec ses voisins ottomans, ainsi que pour ses contacts croissants avec l’Europe.

 

L’Empire ottoman

 

Depuis la seconde moitié du XVe siècle, la dynamique des relations persano-ottomanes a été étroitement liée aux conditions socio-politiques et religieuses générales qui prévalaient en Anatolie, en Perse et dans les régions frontalières des deux empires. En 1500, Shâh Ismaël, chef de l’ordre militaire Qezelbâsh et descendant du fondateur spirituel de l’ordre soufi de la ville d’Ardabil, Safieddin d’Ardabil (1252–1334), défait le dernier souverain Aq Qoyunlu, s’empare de Tabriz, et met ainsi fin à leur hégémonie. Ismaël fait de Tabriz sa capitale et proclame, en 1501, le chiisme duodécimain religion officielle du pays. Un événement qui donne une nouvelle dimension aux relations avec le voisin ottoman.

Dès l’ascension au pouvoir du  Shâh Ismaël, les milieux militaires d’Istanbul se sentent inquiets. Le prince Salim, dernier fils de Bayezid II, préconisant une attitude plus sévère vis-à-vis de cette évikytuib succède à son père en 1512. Ayant mis en pratique des mesures impitoyables contre les chiites Turkmènes en Anatolie dans un premier temps, Sultan Salim s’applique à mobiliser par la suite toutes les forces militaires pour mettre en place les préparatifs d’une guerre contre Shâh Ismaël. Les armées ottomanes et safavides s’affrontent à Tchâldorân le 23 août 1514. La bataille qui s’ensuit se termine par la victoire décisive de l’armée ottomane, en raison de sa supériorité en nombre, de ses tactiques militaires innovantes, et de l’utilisation intensive d’armes à feu. Shâh Ismaël, qui avait combattu avec un grand courage, y perdit beaucoup de ses disciples proches et commandants, mais réussit à s’échapper blessé du champ de bataille. Les Ottomans s’emparèrent par la suite de la capitale safavide, Tabriz, pillèrent ses biens les plus précieux et déportèrent ses artisans à Istanbul.

Malgré cette conquête, la capitale safavide fut reprise par Shâh Ismaël quelques mois plus tard, en hiver, alors que les troupes ottomanes s’y étaient retirées pour gagner Karabakh dans le Caucase du Sud pour des raisons logistiques. Bien que la puissance de Shâh Ismaël n’ait pu être entièrement détruite à la suite de la bataille de Tchâldorân, les Safavides ne constituèrent plus un grave danger pour les Ottomans pendant près d’un siècle. En effet, la défaite de Shâh Ismaël eut un profond effet sur la reconsidération de ses politiques futures, tenant son armée à l’écart de tout conflit politique et de guerres.

 

Dans les années qui suivirent Tchâldorân, Sultan Salim tourna son attention vers les lieux stratégiques sur lesquels les Safavides pouvaient s’appuyer en temps de conflit. Au printemps 1515, il envahit la forteresse de Kemak (Kemah aujourd’hui) en Anatolie orientale, qui était encore tenue par les troupes de Shâh Ismaël. Il envoya ensuite une armée sous le commandement de Senan Pacha à la principauté du Dhul-Qadr, qui avait adopté une politique ambiguë durant la guerre de Perse. Néanmoins, Salim n’était plus en mesure de poursuivre sa guerre contre les Perses en raison de la reprise des mutineries au sein de son armée. Il immobilisa en revanche ses forces pour lancer une campagne militaire contre les Mamelouks, dont l’annexion de la principauté Dhul-Qadr avait créé des tensions entre les deux puissances devenues maintenant voisines. L’armée ottomane réussit à marquer d’autres victoires au Caire ainsi qu’en Syrie, en Egypte et au Hedjâz, tous annexés à l’Empire ottoman.

 

Durant les deux dernières années de son règne, Salim a toujours été prédisposé à mener des campagnes contre Shâh Ismaël. Cependant, la situation instable au sein de ses troupes l’empêcha d’exécuter ses plans. Sultan Selim mourut le 21 septembre 1520. L’intérêt de son fils Suleyman I (1520-1566), qui lui succéda au trône, portait essentiellement sur l’Occident, bien que, lui aussi, ait mené plusieurs campagnes en Perse. Sous son règne, le commerce avec la Perse reprit, bien qu’à une échelle limitée. Shâh Ismaël félicita Süleyman lors de son accession au trône et pour sa conquête de Rhodes en envoyant une lettre officielle en septembre 1523. Ce geste entraîna une reprise temporelle des relations entre les deux Etats. Ismaël mourut néanmoins l’année suivante et son fils Tahmâsb I (1524-1576) lui succéda. Ces événements marquèrent le début d’une nouvelle ère dans les relations entre les Ottomans et les Safavides.

 

La Grande-Bretagne

 

Au début de la période safavide, l’intérêt principal des Anglais en Perse était d’ordre commercial. Ces derniers avaient en effet échoué à développer leur commerce vers l’est à travers la Russie et l’Asie Centrale au XVIe siècle au travers des marchands de la Société Russe fondée le 26 février 1555 à Londres. Au cours de leur première expédition, le passage maritime nord-est autour de la Russie fut bloqué par la glace et les Anglais furent contraints de continuer leur trajet par la Russie, après avoir reçu la permission de Moscou. Plus tard, lorsque cette solution s’avéra peu commode, ils décidèrent de considérer la possibilité de développer leur commerce par voie terrestre avec la Perse en vue de faire concurrence à la domination exercée par les Portugais sur le commerce maritime oriental des épices, ainsi qu’aux échanges commerciaux des Espagnols avec les Américains, notamment l’or. Au début du XVIIe siècle, la Compagnie des Indes orientales, qui avait été mise en place pour développer le commerce maritime anglais avec l’Asie, ainsi que la Compagnie du Levant qui avait déjà été fondée en 1581 en vue de développer le commerce à travers les régions de la Méditerranée, tentèrent de négocier avec la Perse l’extension du commerce de la soie. Ce commerce se déroula tout au long de la période safavide et constitua la base des relations anglo-perses. Etant donné leurs intérêts commerciaux dans les deux empires ottoman et perse, les Anglais ne prirent pas part aux hostilités entre les deux pays.

 

Le règne du Shâh Abbas marqua un tournant dans l’histoire de la Perse moderne. Menacé sur toutes les frontières, le nouveau Shâh parvint à vaincre ses ennemis et à stabiliser l’administration, revitalisant l’économie et léguant à ses successeurs un appareil gouvernemental solide et organisé. Durant la première partie de son règne, en automne 1598, l’aventureux britannique Sir Anthony Sherley et son frère Robert arrivèrent à Qazvin en quête de gloire et de fortune. Issu d’une famille originaire du Sussex, le père d’Anthony Sherley s’était distingué  dans les guerres contre les Espagnols aux Pays-Bas. Quoique banni de la cour de la reine Elizabeth, il réussit à convaincre le Shâh de devenir son émissaire pour une mission destinée à obtenir le soutien des monarques européens dans la mise en place d’une alliance contre les Ottomans. Cette proposition était en réalité une mission diplomatique impossible, mais sa réception en Europe trouva des échos jusque dans les pièces de Shakespeare. Alors que son frère fréquentait vainement les cours royales européennes, Robert languissait en Perse en enseignant la fabrication de canon.

En 1614, après avoir conquis la province de Lâr et s’être assuré le contrôle des côtes méridionales, Shâh Abbâs commença à s’inquiéter de la présence des Portugais à Hormoz, d’où ils contrôlaient une grande partie du commerce du golfe Persique. Il demanda alors à Sherley de l’aider à conclure un accord avec les Espagnols, qui étaient alors alliés aux Portugais. Sans parvenir à ses fins à Madrid, Sherley se rendit en Angleterre. Néanmoins, même le plaidoyer royal ne parvint pas à convaincre les marchands de la Compagnie des Indes de prendre Sherley au sérieux.

 

Le roi Charles, qui était consterné et se livrait à sa propre diplomatie personnelle, nomma Sir Dodmore Cotton le 15 Avril 1626 en tant que son ambassadeur en Perse. Cotton était chargé de défendre la réputation de Sherley et de proposer l’établissement de relations d’amitié et de commerce à Shâh Abbas. Après avoir atteint la Perse en mars 1627 par voie maritime, Sir Dodmore Cotton y mourut dix jours plus tard de dysenterie. Quelques mois plus tard, Shâh Abbâs quitta lui-même ce monde. Ses initiatives diplomatiques et commerciales ambitieuses visant à déplacer le commerce de la Perse des routes terrestres de l’est et de l’ouest vers les voies maritimes nord et sud, ainsi que ses tentatives pour forger une alliance politique avec les puissances européennes contre les Turcs prirent fin avec sa disparition.

 

La France

 

A l’époque safavide, la France était principalement présente à travers ses établissements missionnaires. Sa présence était moins importante qu’en Turquie ottomane où il existait, depuis l’époque de François Ier et presque sans interruption, un ambassadeur français ayant autorité pour régler les affaires politiques, commerciales et religieuses (notamment la protection des missionnaires et des sujets chrétiens). En Perse safavide, ce genre de relations diplomatiques ne fut mis en place que dans les années 1660 bien que de manière intermittente, et fut principalement assuré par les missionnaires. Les relations entre la France et la Perse doivent également être remises dans un contexte de rivalités entre les différentes activités missionnaires et la volonté du pape de l’époque de développer l’influence du catholicisme en Perse et plus spécialement à Ispahan.

Si les relations commerciales franco-persanes durant cette période restèrent relativement limitées, la France jouissait d’une position particulière vis-à-vis des autres pays du point de vue des études réalisées sur la culture persane et sa diffusion en Europe. La présence et l’influence françaises en Perse prirent une nouvelle dimension lorsque, sous les premiers Qâdjârs (début du XIXe siècle), une partie de l’élite persane commença à s’intéresser à la culture française, qui bénéficiait alors d’un prestige particulier à la suite de la Révolution française et des conquêtes napoléoniennes.

 

En conclusion, les développements marquant l’ère safavide ne peuvent être compris que dans le cadre de leur politique extérieure, ainsi que celui des guerres et traités ayant rythmé leurs relations avec leurs voisins ottomans, ouzbeks et moghols. De surcroît, les relations commerciales et culturelles de la Perse avec le reste du monde musulman se sont poursuivies et même intensifiées, permettant une circulation croissante d’artistes, d’œuvres et de biens d’Ispahan à Istanbul, jusqu’à Delhi. Les contacts croissants avec les Européens suscitèrent également une curiosité mutuelle et la rencontre de différentes idées et visions du monde, qui prendront un nouveau relief à l’époque qâdjâre.

 

Source : Revue de Téhéran, N° 93, août 2013

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