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lundi, 04 mars 2013 08:20

Lorsque l’Occident médiéval découvre les philosophies islamiques (3)

 
Les courants augustiniens et avicenniens au Moyen-âge selon Etienne Gilson

 

Selon Etienne Gilson, durant le XIIe siècle eut lieu le premier mélange des philosophies islamiques avec les traditions chrétiennes. Les textes de Ghazali dont s’était servi Gondisalvi pour effectuer quelques rectifications dans la philosophie d’Avicenne devinrent alors la source d’un ensemble de philosophies qui, selon lui, faisaient partie d’un courant qu’il appelle "augustinisme avicennien". Selon Gilson, concernant la transmission des savoirs philosophiques des musulmans en Occident, les historiens spécialistes de l’histoire de la philosophie au Moyen-âge ont avant tout porté leur attention sur l’influence de la pensée d’Averroès. Cela est selon lui en partie naturel, car en pratique les plus grands théologiens chrétiens du XIIIe siècle, appartenant à la tradition franciscaine avec Bonaventure ou à la tradition dominicaine avec Albert le Grand ou Thomas d’Aquin, se sont avant tout opposés aux pensées des averroïstes de leur époque. Durant le siècle suivant, cette influence et cette opposition est demeurée, et à travers différentes voies, la pensée d’Averroès fut l’objet de débats pour ou contre pendant une longue période. Selon Gilson, l’influence de la tradition philosophique d’Avicenne n’eut pas la dimension controversée de la pensée d’Averroès, mais sans aucun doute et durant au moins plus d’un siècle, elle eut une influence beaucoup plus profonde et effective. L’influence d’Avicenne se manifesta sous deux formes principales : à travers ses propres œuvres, et à travers les sévères critiques de Ghazali à son égard que connaissaient Gondisalvi. Selon Gilson, Ghazali a exprimé la philosophie d’Avicenne en soulignant davantage son but gnostique – du moins selon la lecture de Gondisalvi. Les écrits de Ghazali ont donc également contribué à faire connaître la pensée d’Avicenne en Occident. Gilson pensait également que l’interprétation de Gondisalvi de certains aspects de la pensée avicennienne et notamment de l’intellect agent (’aql-e fa’âl) avait servi la tradition gnostique chrétienne de type augustinienne. Il a donc parfois interprété la pensée d’Avicenne à son goût, en éclairant la gnose chrétienne d’inspiration augustinienne avec la psychologie (’ilm an-nafs) d’Avicenne. Les travaux de Gondisalvi, dont Albert le Grand avait connaissance et qu’il a utilisés, ont donc été à la source d’une transformation dans les traditions de pensée chrétienne et ont ouvert la voie à l’émergence d’un courant de pensée augustinien-avicennien en Occident médiéval.

 

L’influence de la philosophie d’Avicenne et des traditions néoplatoniciennes chrétiennes

Dans l’un de ses ouvrages, Etienne Gilson fait référence à un livre contenant des textes qui, au Moyen Age, traitait de la question de l’intellect et contenait plusieurs traités de Fârâbî et d’Avicenne, dont l’un intitulé De Intelligentiis. Ce traité a été durant de nombreuses années faussement attribué à Avicenne. Il comporte de nombreux éléments de la pensée chrétienne, et a sans doute été écris par Gondisalvi. Bien que son auteur soit sans doute un chrétien, il est un exemple relativement complet des philosophies péripatéticiennes et néoplatoniciennes au sein desquelles se reflète l’apport de la pensée islamique. Dans ce traité, les traditions philosophiques grecque, musulmane et chrétienne sont totalement mêlées les unes aux autres. Un autre exemple du mélange des pensées d’Avicenne avec la tradition platonicienne en Occident est l’ouvrage intitulé Liber Avicenne in primis et secundis substaiis. Bien que le titre contienne le nom d’Avicenne, ce livre n’est pas de lui. Certains l’on attribué à Gondisalvi, ce qui ne semble pas non plus être le cas. Cet ouvrage opère en tout cas un rapprochement entre la tradition néoplatonicienne islamique et chrétienne. Malgré les critiques sévères de Guillaume d’Auvergne contre la philosophie d’Avicenne, l’influence de ce philosophe dans la constitution de la théologie et de la philosophie occidentales est bien plus profonde pour que l’on puisse uniquement la résumer avec l’expression d’ "augustinisme avicennisant" forgée par Gilson. Comme nous l’avons évoqué, Avicenne a eu une influence centrale dans la pensée de Thomas d’Aquin, et ce dernier non seulement ne fait pas partie de l’"augustinisme avicennisant", mais bien à la tradition de pensée opposée. En outre, au XIVe siècle, Avicenne a eu une influence centrale dans la pensée de Duns Scot et dans la constitution de son système philosophique, alors même que sa philosophie ne fait partie d’aucun des deux grands courants de pensée cités précédemment.

 

Comparaison du type d’influence de la pensée d’Avicenne et d’Averroès dans la transformation de la pensée occidentale

Au cours du XIIe siècle et après, aucun philosophe n’a totalement accepté les idées d’Avicenne telles quelles : ainsi, la plupart ont seulement emprunté certains éléments de sa pensée, et non tout son système philosophique. Parmi tous les philosophes islamiques étudiés par les occidentaux au Moyen-âge, seul Averroès est à l’origine d’un courant de pensée indépendant nommé l’averroïsme latin. Cependant, l’influence de la pensée d’Avicenne s’est faite de façon plus profonde et moins visible. Au contraire, la pensée d’Averroès a été acceptée dans sa quasi-totalité par un certain nombre de penseurs qui voulaient s’opposer aux philosophies officielles de l’époque ou aux philosophies de Thomas d’Aquin et de Raymond Lulle. Il existait également des théologiens de tendance averroïste dont le plus connu au XIIIe siècle fut Siger de Brabant, qui enseigna à l’Université de Paris de 1266 à 1277 et y défendit activement les idées d’Averroès. Sur la base des commentaires d’Averroès concernant les œuvres d’Aristote, Siger de Brabant s’efforçait d’éliminer tout élément néo-platonicien du système de pensée aristotélicien.

Après Siger de Brabant, l’un des plus importants partisans de l’averroïsme latin fut Jean de Baconthrop au XIVe siècle. De fait, la pensée d’Averroès fut l’objet d’attention non seulement durant deux siècles, mais fut également, au début de la Renaissance, à l’origine de l’apparition d’un centre culturel de première importance à Padoue, au nord de l’Italie.

Selon Henry Corbin, "tandis que l’avicennisme, en Occident tendait à fructifier en vie mystique, l’averroïsme latin aboutissait à l’averroïsme politique de Jean de Jandun et de Marsile de Pardoue au XIVe siècle. De ce point de vue, les noms d’Avicenne et d’Averroès pouvaient être pris comme les symboles des destinées spirituelles respectives qui attendaient l’Orient et l’Occident, sans que la divergence de celles-ci soit imputable au seul averroïsme."

Ainsi, au Moyen-âge, du fait de l’existence de contradictions internes culturelles et intellectuelles, les penseurs se sont tournés vers une pensée "autre", c’est-à-dire la philosophie islamique. Cependant, la connaissance de la pensée des philosophes islamiques n’était pas un but en soi : comme nous l’avons vu, les différents philosophes et théologiens ont utilisé ces pensées davantage pour répondre à plusieurs objectifs notamment philosophiques, théologiques, mystiques, scientifiques et mêmes parfois politiques.

 

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