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mardi, 30 août 2011 15:23

Entretien avec Jean-Claude Carrière : La Conférence des oiseaux (Mantiq at-Tayr)

Scénariste, dramaturge et écrivain français, Jean-Claude Carrière a tiré de La Conférence des Oiseaux, conte soufi de Farid ad-Din ’Attâr, une œuvre théâtrale dont la mise en scène de Peter Brook, homme de théâtre britannique installé en France depuis de nombreuses années, connut un très grand succès lors du festival d’Avignon de 1979. Cette œuvre reste, dans la mémoire de ceux qui ont eu la chance de la voir, un grand moment de théâtre.

Mireille Ferreira : Quel rapport entretenez-vous avec l’Iran, la culture persane ? Pourquoi avoir choisi d’adapter au théâtre La Conférence des Oiseaux de Farid ad-Din ’Attâr ?

Jean-Claude Carrière : Mes rapports avec l’Iran sont très anciens. Je connaissais l’Iran, sa littérature, sa philosophie avant d’y aller et bien avant d’épouser une iranienne. Lorsque nous avons commencé, Peter Brook et moi, à travailler ensemble, nous nous sommes intéressés au texte de La Conférence des Oiseaux, traduit par Garcin de Tassy en français au XIXe siècle. C’était en 1974 et cette traduction était alors la seule qui existait dans une langue occidentale. La version anglaise a été écrite d’après celle de Garcin de Tassy, elle en reproduisait les mêmes erreurs. Pendant deux ou trois ans, ce texte nous a servi à faire des exercices d’acteurs. Avant de travailler une pièce, Peter Brook et moi faisons toujours des exercices. Nous nous sommes servis des nombreux personnages de La Conférence pour inventer d’autres personnages, jouer sur les gestes, pour imiter sans les imiter. Nous avons créé des oiseaux humains et des hommes-oiseaux.


MF : A l’origine, vous n’aviez pas l’intention d’en faire un spectacle, c’est après que l’idée est venue ?

JCC : En effet, il y avait de temps en temps entre nous une série de numéros, tel que l’acteur faisant le faucon ou un autre oiseau, et puis un jour au début de 1979, les organisateurs du festival d’Avignon nous ont invités à monter un spectacle. Peter m’a demandé si je pouvais écrire une pièce de théâtre d’après le récit de La Conférence des Oiseaux, que nous puissions répéter et mettre en scène en cinq mois, de janvier à juillet. J’ai eu la bonne idée de lui dire oui et nous nous sommes mis au travail parallèlement, c’est-à-dire que j’écrivais et lui, en même temps, cherchait des formes. Il avait à ses côtés sa décoratrice, Sally Jacobs, et d’autres personnes qui confectionnaient les marionnettes et qui venaient lui en montrer chaque jour le résultat, cherchant dans toutes les traditions possibles - balinaise, japonaise et autres, comment faire un oiseau. Nous avons donc fait avancer le projet ensemble. J’ai terminé de rédiger un premier texte au bout de deux mois.

L’idée fondamentale de notre adaptation était de ne pas faire une « assemblée des oiseaux » mais un voyage. Dans le livre d’ ’Attâr, le voyage dure très peu de temps, il arrive au 5/6e de l’œuvre. Le reste est une conférence : les oiseaux arrivent et se racontent des histoires. Mon idée était de les faire partir tout de suite et de faire que certaines de ces histoires, celle du phénix et les autres, se passent en cours de route. La conférence s’est transformée en un voyage. A partir de là, il a d’abord fallu procéder par élimination. Lire le poème d’ ’Attâr prend six ou huit heures, il faut éliminer un certain nombre de choses, à commencer par les répétitions, qui sont nombreuses dans le récit d’ ’Attâr. Parmi les histoires qui se répètent, on n’en choisit qu’une. C’était la même chose dans Le Mahabharata [grande épopée poétique de la culture hindoue, que Jean-Claude Carrière a également adaptée à la scène pour Peter Brook], quand il y avait trois tournois, on n’en gardait qu’un.


Ensuite, la deuxième idée – que nous avons d’ailleurs eue ensemble avec Peter – c’était de faire de la huppe [personnage central de La Conférence des Oiseaux] à la fois un personnage et un conteur. Il faut peut-être s’arrêter sur ce point un instant car c’est une idée majeure de Peter Brook. Dans tout le travail théâtral de Peter, chaque acteur doit être capable, à la fois, de jouer son personnage et de le raconter. Il est le conteur de son propre personnage. Pour lui, l’acteur idéal est celui qui est, ni totalement dedans, ni totalement dehors, qui peut rentrer dans le personnage, le jouer avec une conviction totale et, tout à coup, en sortir et le raconter, voire le juger, avoir une opinion critique sur le personnage qu’il est en train de jouer. L’acteur idéal en France, c’est Maurice Benichou, l’interprète de la huppe dans la pièce. Quand nous le regardions jouer, nous nous demandions comment il réussissait à mélanger le personnage et le conteur. Il joue le personnage et tout à coup, au milieu d’une phrase, son regard s’aiguise, il juge, il se moque de ce qu’il vient de jouer. C’était une huppe idéale ! Par l’idée que la huppe peut à la fois être la huppe et dire : « alors, la huppe se désespéra et perdit tout courage », c’était gagné. Tout le spectacle repose sur cette narration.

Elodie Bernard : Peut-on parler d’une mise en abîme du théâtre ?

JCC : En effet, on a beaucoup parlé de ce point. Parce que la chose se complique un peu quand il y a plusieurs personnages importants. Dans Le Mahabharata par exemple, Peter disait tout le temps que c’était du théâtre, que cela ne faisait aucun doute. Un théâtre qui vient d’ailleurs, et non le théâtre occidental avec l’aspect réaliste qui l’habite. Le théâtre oriental a toujours eu un style bien marqué dans les pays d’Asie. Il a fallu donc qu’il y garde sa marque mais en même temps, chacun des personnages doit exister et chacun des personnages doit être son propre conteur, si on veut aller plus loin que La Conférence des Oiseaux elle-même. C’est donc un conteur à vingt têtes. A la différence du Mahabharata où il y a un vrai conteur qui est l’auteur de la pièce.

Chaque fois, les problèmes se posent d’une manière plus pratique que théorique, c’est-à-dire on regarde, on fait des essais, on a des acteurs qui sont avec nous. Je participe à tout le travail. Ainsi on voit ce qui marche et ce qui ne marche pas. Par exemple, une idée dans La Conférence des Oiseaux pour la mort de Hallâj - célèbre martyr de Bagdad - qui va vers la mort, c’est qu’un des acteurs jouant un oiseau devient à un moment donné un homme et raconte la mort d’Hallâj. Tandis qu’il traverse en diagonale la scène, il dit : « je veux qu’on me coupe les mains et qu’on pose le sang sur mon visage, je ne veux paraître pâle aux yeux de personne, on pourrait penser que j’ai éprouvé de la crainte, tremblé et pâli devant la mort ». Mireille Maalouf, actrice libanaise, parlait arabe. Peter lui a demandé de marcher à côté de lui et de dire la même chose mais en arabe. C’est une des idées de Peter que j’ai trouvée magnifique ! Bien que le poème ne soit pas écrit en arabe mais en persan, cela créait une dimension supplémentaire. L’utilisation de l’arabe ajoutait quelque chose, un arrière-fond, comme un tiroir de plus. Vous parlez de mise en abîme, c’est un peu ça et en même temps, avec une émotion considérable qu’il faut être capable de casser d’un seul coup. Par l’acteur qui joue un homme mourant, avec son sang qu’il étale sur son propre visage, il n’y a rien de plus tragique qui puisse d’un seul coup devenir autre chose, et ça c’est assez difficile.





EB : Dans le texte, on retrouve cette structure indienne et iranienne de l’infini, où tout se déroule dans une structure circulaire. Il n’y a alors pas de chute…

JCC : On peut le considérer comme ça. Je compare plutôt La Conférence des Oiseaux à ceci : quand vous vous promenez dans la rue et qu’il y a des travaux, les câbles téléphoniques et électroniques sont entrelacés, il y a un gros faisceau et vous voyez un fil jaune qui disparaît et réapparaît un peu plus loin, un vert, un bleu, un rouge, ça me fait penser un peu à ça. C’est une histoire que j’ai coutume de dire « tressée » avec des éléments, des concepts, des idées, des sensations qui peuvent disparaître et réapparaître. Il ne faut pas les perdre, tout ce qu’on a au début dans les câbles, il faut les retrouver sinon, quelqu’un va se plaindre de ne pas recevoir l’électricité ou le téléphone. Structure circulaire, moins qu’on ne le pense, car le texte raconte quand même une histoire. Les oiseaux finissent par arriver devant le Simorgh, ou du moins devant le chambellan qui les reçoit. Dans le poème original, la fin est différente. Il y a l’étrange métaphore du garçon de bain qui a recueilli la saleté et se fait rabrouer par le client du hammam : « Pourquoi viens-tu me présenter ma saleté ? ».

MF : Au fur et à mesure que vous écriviez votre pièce, est-ce que vous la travailliez avec les acteurs ?

JCC : Fin février–début mars, on a eu une première structure de la pièce et on a pu commencer à répéter. On est allé à Avignon à la mi-juin, nous avons aménagé le lieu des représentations, le cloître des Carmes. L’endroit était très beau. Nous nous y plaisions beaucoup. Au cours des répétitions, nous faisions des filages comme nous le faisons toujours mais il manquait encore quelque chose à la pièce. Contrairement à son habitude, Peter avait accepté de faire sa première en présence des journalistes, alors qu’il n’y avait eu que deux avant-premières, ce qui est très insuffisant pour évaluer la réactivité du public face à ce qui est joué. La troupe interprétait deux pièces, L’Os et La Conférence des Oiseaux. A la première avant-première, on avait seulement joué L’Os car un orage était survenu, il était impossible de jouer La Conférence sous la tempête. La deuxième avant-première avait lieu un 14 juillet, fête nationale. On n’y avait pas prêté attention. Les feux d’artifices ont éclaté au beau milieu du spectacle. On a joué tant bien que mal… La grande représentation était pour le lendemain soir. Réunion de crise le soir car, en plus des feux d’artifices, on avait bien senti que quelque chose ne fonctionnait pas. J’ai dit à Peter que c’était trop long. Il était d’accord. En un clin d’œil, nous avons coupé vingt minutes, réduit donc la pièce à 1h10. Nous avons supprimé deux scènes et des petits bouts ici et là. Nous avons réuni les acteurs jusque tard dans la nuit et le lendemain matin pour faire les changements nécessaires. Ce changement représentait un travail technique très compliqué, les acteurs avaient la pièce en mémoire et nous n’avions pas accès au lieu. Finalement, on est allé à la première le lendemain le cœur battant, avec une version nouvelle très abrégée, jamais jouée. Et cela a été le triomphe absolu ! L’accueil fut extraordinaire !

La technique de Peter Brook est claire. Il est très rusé, j’ai travaillé 35 ans avec lui et c’est toujours la même chose : on travaille attentivement un spectacle, on fait des avant-premières de-ci de-là, on joue chez les fous, aux Bouffes du Nord [théâtre parisien, résidence de la compagnie de Peter Brook depuis 1974], dans des prisons, chez des malentendants, etc. On commence à jouer. Très rapidement, il n’y a plus un siège de libre. Au festival d’Avignon de 1979, il y eut même des resquilleurs – car il n’y avait plus une place, ils escaladaient, avec des cordes, les murailles du cloître des Carmes. La presse était formidable voire délirante, pourtant Peter convoquait tout le monde et, immanquablement, on l’entendait dire : « Il est clair que nous avons maintenant un énorme travail à faire ! » Tous, acteurs et techniciens, nous croyions délivrés. Sauf qu’il avait raison, il fallait maintenir le spectacle dans cet état de fraîcheur que nous avions ce soir-là, à la première représentation d’Avignon.

A Paris, après Avignon, pour la dernière représentation, Peter nous a fait répéter la dernière scène, celle des bâtons. Devant quelqu’un qui s’étonnait de cette répétition pour une seule dernière représentation, Peter a répondu : « Aucune raison de priver le public de ce soir d’un mieux possible ». اa c’est tout Peter. Il nous apprend qu’un travail théâtral n’est jamais fini.



EB : Peter Brook a refusé que cette pièce soit diffusée à la télévision…

JCC : Oui, et nous l’avons regretté ! Nous pensions que ce n’était pas filmable. C’était tellement théâtral, du théâtre d’évocation. Le cinéma, c’est toujours réaliste. On ne voyait pas comment on pouvait filmer la pièce et en faire un récit filmé. Au cours de la tournée en langue anglaise, ils ont joué une fois en Australie sur une plage. La télévision australienne en a filmé vingt minutes, c’était absolument magnifique. C’est à ce moment-là que nous avons vraiment regretté notre décision. Par la suite, nous avons pensé reprendre La Conférence des Oiseaux avec de nouveaux acteurs, comme Sotigui Kouyaté, acteur burkinabé qui nous a rejoints par la suite. C’eut été merveilleux mais Peter préférait faire des choses nouvelles plutôt que se répéter. Je le comprends !

EB : Pensez-vous que La Conférence des Oiseaux peut plus facilement être adaptée au théâtre qu’au cinéma ?

JCC : C’est ce que nous avions pensé. Pour en faire un film projeté dans une salle de cinéma, il faudrait repenser le scénario, faire un plein-air, par exemple, utiliser une plage à l’instar de la troupe d’Australiens et allonger l’action.

EB : Est-ce que votre mise en scène a aussi bien fonctionné en Afrique et ailleurs ?

JCC : La pièce s’est promenée un peu partout dans le monde, dans d’autres mises en scène. Depuis Avignon et les Bouffes du Nord, Peter Brook n’a jamais rejoué la Conférence des Oiseaux mais il y a eu de nombreuses versions, sous toutes ses formes. Elle a été produite en espagnol, je l’ai vue dans quantités de représentations différentes. Je l’ai même vue jouée par des non-voyants. La fin est très impressionnante avec les aveugles qui se regardent. Je l’ai vue une fois à Périgueux, jouée par des collégiennes. Elles avaient pris pour principe que l’action se passe dans une salle de classe, la huppe étant l’institutrice. Celle-ci disait par exemple : « Voyons, il faut partir maintenant, vous n’allez pas vous endormir ». C’était formidable ! Pierre Lamoureux, conteur, mime et danseur l’a reprise aussi. J’éprouve beaucoup de joie de voir des gens qui ont 25 ans aujourd’hui jouer ma pièce. Quand je la vois, je suis toujours très ému.

MF : Avez-vous envisagé de donner ce spectacle en Iran ?

JCC : Cela a été joué en Iran mais dans une autre mise en scène. La pièce a été traduite dès les années 1980 en persan et a été présentée dans plusieurs lieux en Iran, au festival Fajr et ailleurs. Elle a eu un prix de la meilleure pièce. Elle a été filmée en noir et blanc, je l’ai vue à Téhéran.

MF : C’est amusant que le texte ait été exporté, puis réimporté sous forme de pièce de théâtre. En fait, votre version est la seule qui ait été adaptée pour le théâtre.

JCC : Oui. Moi-même je l’ai lue une fois à Avignon, on peut très bien la lire. En juin prochain, dans le cadre du festival de Montpellier [Jean-Claude Carrière présidera, comme chaque année, le Printemps des comédiens à Montpellier], mon épouse [Nahâl Tajadod] et moi allons en faire, avec deux musiciens, notre interprétation et une lecture, mélangeant des passages en persan et en français.

EB : Avez-vous utilisé la traduction de Garcin de Tassy, malgré les quelques inexactitudes ?

JCC : Dans la pièce d’origine, qui a été jouée dans la mise en scène de Peter Brook, il y avait quelques erreurs que j’ai corrigées dans l’édition publiée chez Albin Michel en livre de poche. L’erreur la plus extraordinaire est que la phrase essentielle de la fin n’avait pas été traduite par Garcin de Tassy ! Peut-être ne l’avait-il pas comprise. Cette phrase, que le Chambellan prononce en s’adressant aux oiseaux : « Vous avez fait un long voyage pour arriver à vous-mêmes » résume la pièce. Elle ne figurait pas dans la traduction de Garcin de Tassy ! [1]


EB : Cette phrase est proche de la philosophie bouddhiste…

JCC : L’essentiel de la fin de La Conférence des Oiseaux, c’est de dire : « voilà, c’est vous, il n’y a rien d’autre ». Cela se traduit dans la philosophie bouddhiste par le « N’attendez rien que de vous-mêmes » de Bouddha. On pourrait même dire que La Conférence des Oiseaux est athée. Peut-être est-ce d’ailleurs pour cela que ce sont des oiseaux qui y sont représentés, et non des êtres humains. ’Attâr ne pouvait pas, à l’époque où il vivait, raconter cette fin, impressionnante, en mettant en scène des êtres humains. Il a triché dans la mesure où, dans le texte persan, peu à peu les becs deviennent bouches, les pattes deviennent jambes. Peter Brook avait trouvé la merveilleuse idée du phénix dans la pièce : les acteurs ont des marionnettes d’oiseaux, ou d’autres éléments d’oiseaux et lorsqu’ils arrivent devant le phénix, celui-ci leur lit le texte. Progressivement tous les oiseaux se débarrassent de leurs accessoires d’oiseaux dans le feu imaginaire du phénix qui les emporte. Ils se retrouvent totalement humains pour traverser les vallées, et ils le restent jusqu’à la fin.

La phrase « Vous avez fait un long voyage pour arriver à vous-mêmes » a été reprise par Roumi, qui considérait ’Attâr comme son maître - on dit que Roumi enfant avait rencontré ’Attâr - mais d’une façon plus poétique : « Vous avez fait un long voyage pour arriver au voyageur ».

Il est vraisemblable qu’’Attâr connaissait le bouddhisme. Il ne serait pas étonnant qu’il y ait eu des caravaniers, des voyageurs et même quelques discrets bouddhistes dans la région où vivait ’Attâr.

Mon épouse, Nahâl Tajadod, docteur en chinois, m’a beaucoup aidé dans mes études sur l’influence du bouddhisme dans ’Attâr et sur mes réflexions autour de la personnalité du Dalaï-lama. [Jean-Claude Carrière a publié, avec le Dalaï-lama, La Force du bouddhisme chez Robert Laffont en 1994].

MF : On considère que La Conférence des Oiseaux est une allégorie mathnavi d’un maître soufi conduisant ses élèves à l’illumination.

JCC : Oui mais cette illumination n’est pas celle que l’on attend. C’est un chemin initiatique, c’est évident, mais cette révélation peut être considérée comme une déception. D’ailleurs, c’est très difficile d’y arriver, certains en meurent et beaucoup y renoncent.



MF : Comment avez-vous choisi les anecdotes parmi toutes celles qui existent dans le texte d’ ’Attâr ?

JCC : Je ne peux pas répondre à cette question. Je n’ai éliminé aucune grande histoire de La Conférence des Oiseaux, j’ai fait un choix selon mes préférences. Les histoires qui figurent dans la pièce de théâtre sont très variées, j’ai gardé un peu des apologues, comme l’esclave qui s’est endormi, a passé une nuit avec la princesse et s’est réveillé en se demandant si tout cela n’avait été qu’un rêve. Dans les histoires racontées par les oiseaux, il y a des hommes, notamment l’homme qui boite, qui est, dans le texte d’origine, un oiseau boiteux. L’histoire de l’homme à la barbe est extraordinaire et les rapports qui existent entre les aubergines et la mort du fils sont étonnants.

Il y a un peu de tout, des histoires pleines de cruauté aussi. Je n’ai éliminé aucun des grands récits de La Conférence des Oiseaux, les sept vallées y figurent aussi.

EB : Que savez-vous de la vie d’ ’Attâr ? Qu’est-ce qu’elle vous inspire ?

JCC : On en sait peu de choses. On croit savoir qu’il était herboriste, parfumeur - ’Attâr signifie parfumeur en persan - qu’il a été tué dans sa ville natale de Neyshâbour durant l’invasion mongole et que, quand Roumi enfant et son père ont quitté Balkh en Afghanistan pour fuir les Mongols, ils sont passés par Neyshâbour. Une histoire raconte qu’ils sont venus voir ’Attâr et quand ils sont repartis, ’Attâr, les observant s’éloigner, a vu l’ombre de l’enfant plus longue que celle de son père. Il aurait dit alors : « Une mer s’avance, un océan le suit ». Si je faisais un film sur Roumi, je représenterais cette scène. Tout ça est sans doute de la légende mais il n’empêche que La Conférence des Oiseaux est elle-même une belle légende !

Ce qui me désole et m’interpelle chez ’Attâr, c’est sa tristesse. Son pathétique désabusé que révèle ce passage :

« M’occuper à faire des vers fut un vain prétexte pour ne pas entrer résolument dans cette voie, comme c’est une folie que de se regarder soi-même… J’ai répandu assez d’huile sur le sable ; j’ai attaché assez de perles au cou des pourceaux… J’ignore où je suis, qui je suis et ce que je suis… Je n’ai pas profité de cette vie qui m’a été départie… Je suis demeuré stupéfait entre la foi et l’infidélité. »

Il a quelque chose de mélancolique. Comme s’il avait raté sa vie. Au contraire de Roumi qui est un danseur et qui a commencé à mener cette vie à plus de 40 ans. Pour imaginer la rencontre entre les deux poètes, je dis toujours : « C’est Goethe qui est tombé amoureux d’Antonin Arthaud ! »

J’ai toujours eu une grande tendresse pour La Conférence des Oiseaux, peut-être à cause de cette tristesse chez l’auteur que je sens derrière. Comme il le dit finalement, il aurait fait tout cela « pour donner des perles aux pourceaux », « balayer la terre avec du vent », alors que ce n’est pas vrai. Nous avons essayé de lui redonner vie. Peut-être se disait-il qu’à cause de ses influences bouddhistes, de cette absence de Dieu – on parle très peu de Dieu dans le texte original [2] - peut-être se disait-il resté incompris de ses contemporains. Nous avons voulu montrer que son œuvre pouvait traverser les siècles, les régions du monde, les couches sociales… N’est-ce pas le meilleur service que l’on puisse rendre à un auteur ?

Nous parlions du Mathnavi de Roumi, j’ai fait une découverte l’année dernière par hasard dans ce livre qui est le plus grand de tous ceux de la mystique soufi. Ce livre commence par : « ةcoute le roseau de la flûte, comme il fait une longue plainte », c’est-à-dire des roseaux qu’on coupe. Pour devenir un poète, il faut se séparer de son milieu, de sa famille, de ses amis, il faut souffrir. J’ai trouvé dans une lette de Rimbaud, qui n’avait aucune possibilité de connaître Roumi en son temps, la phrase suivante : « Tant pis pour le bois qui tourne au violon ». Extraordinaire ! C’est une rencontre au sommet !

EB : Et finalement durant toute sa vie, il n’a pas réussi à faire le deuil de cette déchirure originelle, ce qui expliquerait sa tristesse ?

JCC : Le Mathnavi est fait pour ça, pour combler le deuil en quelque sorte, ou en tout cas pour le justifier. Pour que cette coupure, cette déchirure, soit justifiée par l’existence même du poème. C’est tout ce que nous pouvons souhaiter. Et Rimbaud peut être tranquille lui aussi, il a de l’avenir devant lui.

EB : La forme mathnavi était à l’époque utile à la diffusion de la doctrine soufie…

JCC : Y-a-t-il finalement une doctrine soufie dans ce texte ? [3] ’Attâr a écrit beaucoup d’autres livres qui sont d’ailleurs plus proches de la forme du mathnavi que La Conférence des Oiseaux. [4] Dans La Conférence des Oiseaux, il y a des personnages que l’on suit du début à la fin, un grand nombre d’oiseaux – le faucon, la colombe, la huppe, etc. Dans les autres textes de forme mathnavi, celui de Roumi par exemple, l’intrigue part en zigzag, dans tous les sens. Il n’y a pas vraiment de nervure centrale. Certes on peut la trouver en cherchant bien mais c’est souvent très bien tressé. Et les choses reviennent quand on s’y attend le moins.




MF : Le « J’aime ma cage » de la perruche, qu’est-ce que cela évoque dans le soufisme ?

JCC : C’est une attitude humaine, presque une fable. « On me nourrit de sucre dès le matin » : vieille parabole ! Pour le réalisateur Miloڑ Forman avec qui je travaillais en Tchécoslovaquie, il est clair que le monde se divise en deux, la jungle et le zoo. A l’intérieur du zoo, on est bien, on a de quoi manger, même si la nourriture n’y est pas copieuse et pas toujours bonne, mais on ne peut pas en sortir. Dehors, en revanche, on devra affronter tous les dangers. Aujourd’hui dans les pays ex-communistes par exemple, il y a des gens qui aimeraient retourner dans leur cage, ils la préfèrent.

La scène de la cage doit durer deux minutes, dans ce théâtre qui fuse, qui n’est pas didactique mais évocateur, deux minutes suffisent et les gens peuvent y voir des quantités de choses.

MF : Quand vous écrivez, êtes-vous seul ou écrivez-vous avec Peter Brook ?

JCC : Quand on écrit, on est toujours seul, mais je montrai chaque jour à Peter Brook les éléments nouveaux. Avec Peter, quelques passages écrits suffisent à être joués sur le champ. On met un tapis à terre, on appelle les comédiens et on joue. On voit tout de suite si ça ne marche pas. Peter me demande très souvent de jouer avec les comédiens. Il sait aussi que pour un auteur, jouer avec les acteurs ce qu’il vient d’écrire, est très important. C’est la meilleure façon de se rendre compte de ce qui ne va pas, si une cheville manque, si le rythme est cassé. On ne peut alors pas tricher. Ainsi, j’ai joué toutes les scènes du Mahabharata avec les acteurs venus du monde entier. C’était fascinant ! L’adaptation théâtrale du Mahabharata m’a pris onze ans.

EB : Peter Brook connaissait-il bien l’œuvre d’’Attâr ?

JCC : Non, Peter n’est pas un homme de bibliothèque, c’est un homme d’improvisation, d’instinct. Je ne sais pas comment nous avions connu le texte, j’ai complètement oublié. En 1974, on a ouvert les Bouffes du Nord. Depuis trois ans, Peter faisait des expériences avec ses acteurs, il faisait des voyages, moi j’y allais de temps en temps. Et un jour, il a fallu trouver un théâtre et jouer. A ce moment-là, on s’est mis en quête de thèmes nouveaux, il y avait bien sûr Shakespeare, qui est toujours nouveau, mais La Conférence des Oiseaux, comme le Mahabharata, ont été des ouvertures sur d’autres cultures. Dans Le Théâtre de la cruauté, Artaud écrit que le théâtre devrait s’intéresser à d’autres civilisations et il cite l’hindouisme. On a commencé à travailler sur le Mahabharata avant La Conférence des Oiseaux, de 1974 à 1985 en faisant des voyages d’études en Inde. Vous dites 400 pages pour ’Attâr, le Mahabharata c’est quatorze fois la Bible !

EB : Quels sont vos futurs projets ?

JCC : Ma nouvelle pièce « Audition » est jouée à partir du 9 février 2010 au théâtre Edouard VII, à Paris. La mise en scène est de Bernard Murat. L’acteur du Bataclan [salle de spectacle parisiennne], Manu Payet, est opposé à Jean Pierre Marielle et Audrey Dana, une très bonne comédienne. Roger Dumas, notre vieux camarade, et deux autres interprètes, très bons aussi, sont de l’aventure. Michel Piccoli voulait le jouer mais il n’a pas pu. Par ailleurs, je vais également réaliser un docu-fiction sur la lignée des Dalaï-lamas au Tibet.

Cela m’a fait très plaisir de parler avec vous de la Conférence des Oiseaux et de Farid ad-Din ’Attâr.

Nous remercions M. Carrière de nous avoir accordé cet entretien. Cependant, la rédaction de La Revue de Téhéran a tenu à apporter quelques précisions sur certains points.

Notes

[1] En réalité, la dernière phrase de La Conférence des oiseaux est une adresse au Créateur du monde : "Pardonne ma légèreté et ma hardiesse, et ne me remets pas sous les yeux mon impureté" (p. 322 de la traduction française, Albin Michel, 1996.) qui a bien été traduite par Garcin de Tassy, il n’existe donc pas d’ "oubli" de sa part. En outre, la phrase "vous avez fait un long chemin pour arriver à vous-mêmes" n’existe pas telle quelle dans le texte de La Conférence des Oiseaux. Un thème similaire peut être cependant trouvé vers la fin du livre, lorsque les trente oiseaux (si-morgh) arrivent au Simorgh : "Lorsqu’ils regardaient du côté du Simorgh ils voyaient que c’était bien le Simorgh qui était en cet endroit, et, s’ils portaient leurs regards vers eux-mêmes, ils voyaient qu’eux-mêmes étaient le Simorgh." (Ibid., p. 295) Il est évoqué qu’au terme de ce voyage, les oiseaux parviennent à contempler leur part divine, cependant, juste après ce passage, ’Attâr met en garde contre toute confusion des trente oiseaux (si morgh) avec le Créateur en ajoutant : "Comment l’œil d’une créature pourrait-il arriver jusqu’à moi ? Le regard de la fourmi peut-il atteindre les Pléiades ? […] Vous avez bien pu, vous qui n’êtes que trente oiseaux, rester stupéfaits, impatients et ébahis ; mais moi je vaux bien plus que trente oiseaux (sî morgh), car je suis l’essence même du véritable Simorgh. Anéantissez-vous donc en moi glorieusement et délicieusement, afin de vous retrouver vous-mêmes en moi". (p. 296). Cet état d’annihilation n’est cependant pas réalisé uniquement par l’effort de chaque oiseau – ou pèlerin de la voie mystique – mais est avant tout un don qui ne peut être atteint que par une soumission à Dieu, Créateur ultime qui détient tout pouvoir sur Sa créature : "Tant que ton âme n’est pas au service du roi éternel, comment t’acceptera-t-il ici ?" (p. 298). ’Attâr insiste ainsi tout au long de son œuvre sur la dépendance absolue de la créature envers son Créateur, de qui elle reçoit tout et dont elle demeure incapable de saisir l’essence profonde.

[2] La présence et l’évocation de Dieu sont au contraire constantes dans le texte de La Conférence des Oiseaux. L’œuvre commence et s’achève avec une louange au Créateur de l’âme et des mondes, qui est appelé nommément "Dieu" (Khodâ), la Vérité (Haqq) ou désigné par certains de Ses attributs (Créateur, Dispensateur…) Ce Dieu est expressément présenté comme le créateur du ciel et de la terre, ainsi que de l’homme. On retrouve ainsi tout au long du texte la cosmologie, mais aussi l’anthropologie coraniques : Dieu créateur de l’homme auquel il insuffla une âme, parcelle divine présente dans chaque être et dont la redécouverte constituera le but du « voyage » spirituel . L’ouvrage se base aussi sur les principales thématiques du Coran à ce sujet, notamment la présentation de l’homme comme le "vicaire" (khalifa) de Dieu sur terre, la prosternation des créatures devant l’homme, le refus de Satan de s’incliner devant ce dernier, etc. En outre, les histoires de La Conférence des oiseaux font constamment références aux prophètes Abraham, Salomon, Noé, Moïse… La présence de Dieu se manifeste donc constamment de part son rôle Créateur et guide de l’homme au travers des prophètes ou par la voie du soufisme.

Concernant les influences non islamiques du soufisme, plusieurs travaux ont été réalisés à ce sujet, cependant, les travaux de Louis Massignon, qui demeurent une référence, ont clairement montré que si le soufisme a été soumis à certaines influences extérieures parmi lesquelles le bouddhisme, il relève avant tout et par son essence de l’islam. On ne saurait donc l’expliquer par des religions et influences non islamiques qui ne l’ont influencé que de manière superficielle. Comme le rappelle également C. Bonaud dans son ouvrage intitulé Le soufisme (Maisonneuve et Larose, 2002), « de la même manière qu’une greffe exige, sous peine de rejet, l’existence d’affinités préexistantes entre le donneur et le bénéficiaire, toute influence entre le soufisme et un autre courant spirituel suppose une adéquation réelle entre deux réalités autonomes et cette influence ne saurait toucher à l’essentiel . » Traiter de ce sujet en détail exigerait plus d’un ouvrage, mais pour résumer, l’islam professe le monothéisme pur et l’homme doit s’abandonner à la volonté absolue de son Créateur unique. Si l’on retrouve des thèmes communs avec le bouddhisme, tels que l’éveil à soi et à sa Vérité par l’extinction des désirs – thèmes également présents dans le Coran –, la cosmologie et l’anthropologie islamiques et bouddhiques sont trop éloignées pour parler d’une influence de fond.

[3] Présenter une définition exhaustive du soufisme est une gageure, parler de "doctrine" en tant que système de pensée particulier et défini est également problématique en ce que le soufisme est essentiellement une réalité spirituelle vécue, un "voyage" spirituel se réalisant selon les propres capacités de chaque homme. Il ne peut donc être délimité par des concepts ni enfermé dans une définition précise. A défaut d’une définition exacte, nous pouvons apporter quelques éclairages : le soufisme n’est pas une "chose" que l’on peut cerner rapidement, car sa particularité est justement de ne jamais être exprimé ouvertement et de n’être compris qu’au prix d’un effort sur soi, d’une expérience spirituelle vécue et d’une connaissance transmise au travers d’une initiation réalisée par un maître spirituel. Le soufisme n’est donc pas "compris" mais "goûté". Nous pouvons cependant évoquer ce qui semble être commun à l’ensemble des "voies" soufies : renoncer à son moi égoïste, à tout ce qui n’est pas Dieu pour accéder à la divinité. Tout l’ouvrage de ‘Attâr n’est qu’une invitation à ce voyage, à aller au-delà de son « moi » superficiel pour retrouver la parcelle de divin présente en chaque homme, qui demeurera cependant toujours le miroir imparfait de la divinité. On y retrouve également la clé de voûte du soufisme, la présence d’un maître-guide sur la Voie incarné dans le livre par la Huppe, qui oriente le pèlerin au cours des différentes étapes de son cheminement spirituel.

[4] Un mathnavi est par définition "un poème composé de distiques à rimes plates" (Dictionnaire persan-français, Gilbert Lazard). La Conférence des Oiseaux est l’un des quatre mathnavis composé par ’Attâr, les trois autres étant Elâhi nâmeh, Mosibat nâmeh et Asrâr nâmeh.

Source : Revue de Téhéran, n°53, avril 2010

Mireille Ferreira et Elodie Bernard

 

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