This Website is discontinued. We changed to Parstoday French.
jeudi, 29 janvier 2015 10:27

La voie de l’Amour

La voie de l’Amour
Poèmes spirituels de l’Imam Khomeiny


Yahya Christian Bonaud

 

En 1988 (1367 après l’Hégire selon le calendrier solaire iranien), les éditions de la Radio et Télévision de la République Islamique d’Iran publièrent, sous le titre de Bâdeh-ye ‘eshq (La Coupe d’Amour), les six pages manuscrites d’une lettre de conseils spirituels écrite quelque deux ans auparavant par l’Imam Khomeiny à Fâtima Tabâtabâ’i, l’épouse de son fils Ahmad, accompagnée de quelques poèmes qu’il lui avait confiés. D’autres poèmes, dont la confidente était toujours Fâtima Tabâtabâ’i, furent publiés l’année suivant sa mort, survenue le 4 juin 1989 (14 Khordâd 1368), par la Fondation pour l’édition et la Publication des œuvres de l’Imam Khomeiny sous les titres de Mahram-e râz (Le Confident des secrets) et Noqteh-ye ‘atf (Le Point critique) — chaque fois accompagnés de lettres de conseils spirituels adressées à son fils Ahmad.

 La même fondation réunit par la suite dans un Divân de l’Imam (publié en 1993/1372) tout ce qui put être retrouvé de ses poèmes écrits depuis sa venue à Qom à l’âge de 20 ans (1922/1340) jusqu’à quelque trois mois avant sa mort. C’est un luxueux ouvrage dans lequel les 276 pages de poèmes sont complétées par un lexique, un index et un sommaire analyse des spécificités de chaque texte. Un Farhang-e Divân d’environ cinq cents pages l’accompagnait, comprenant des explications sur l’art poétique iranien et ses figures de style et une encyclopédie du lexique de la poésie mystique persane.

 Certains de ces poèmes furent par ailleurs mis en musique et chantés par Hosâm ad-Din Serâdj dans une cassette intitulée Yâd-e yâr (Souvenir de l’Aimé), dont un vers connaîtra un étrange destin, d’aucuns y voyant une allusion à une rencontre avec l’Imam occulté des shiites duodécimains, d’autres pensant qu’il évoquait le Prophète lui-même, Dieu le bénisse lui et les siens :

Épris je fus, ma mie, de la mouche à tes lèvres
Je vis ton œil languide et en fus alangui

 Quel rapport, pourra-t-on penser, peut-il bien y avoir entre un grain de beauté aux lèvres de l’aimée et des personnalités vénérées d’une histoire sainte comme le Prophète ou un Imam, qu’on imagine plus volontiers en vénérables patriarches ou héros valeureux ?

 Savoir que certaines descriptions traditionnelles du douzième Imam lui attribuent un tel grain de beauté ou qu’un portrait d’un jeune éphèbe à la joue piquée d’une semblable mouche est parfois considéré représenter le Prophète dans sa prime jeunesse [1] apportera certes un élément de réponse. Savoir aussi que le persan ne connaît pas de genre, ni masculin ni féminin, en livrera un autre. Mais cela n’élucidera pas la question de fond, celle du lien entre langueur amoureuse et piété religieuse, entre amours humaines et sentiments sacrés, entre « raisons du cœur que la raison ignore » et « sagesse divine, folie aux yeux des hommes » ou, plus largement encore, entre ivresses et états irrationnels d’une part, extases spirituelles et états transcendant la raison d’autre part.

Sans faire de théorie, remarquons simplement que l’expression des plus hautes expériences spirituelles en langage amoureux et/ou bachique n’est de loin pas inconnue de la culture occidentale, où elle trouve ses plus anciennes références dans le Cantique des cantiques de la Bible et des échos chez des mystiques telles que Sainte Thérèse d’Avila, par exemple, mais elle n’a pas pris une forme consacrée imprégnant toute la culture poétique. En Iran, au contraire, de grands poètes comme Hâfez — nom de plume signifiant « connaisseur du Coran par cœur » — ont fourni une matrice culturelle prégnante qui intègre si indissociablement sens propre et métaphorique qu’on est souvent bien incapable, en l’absence de données biographiques certaines, de décider par des arguments autres qu’intuitifs lequel des deux sens est le « vrai » pour tel ou tel poète. D’autant que le réel et le métaphorique n’y sont pas considérés dans le rapport qu’on aurait pu attendre : l’amour « réel » (haqiqi) est le mystique et c’est l’amour humain, et même charnel, qui est irréel et « métaphorique » (madjâzi).

 Si donc ce n’est que l’année précédant celle de sa mort, survenue le 4 juin 1989 (14 Khordâd 1368), que les Iraniens découvrirent les talents poétiques du Guide de la Révolution islamique, ce ne fut pas pour eux une surprise de voir ce vénérable docteur de la Loi n’évoquer dans ses poèmes que jeu de l’amour et de la séduction, amant fuyant le pharisaïsme de la mosquée et de son prédicateur par trop tartuffe pour la société sans fard des drilles de la taverne et de leur échanson, clercs délaissant les arguties d’école et brûlant froc et tapis de prière pour se consumer dans l’aimée et l’ivresse, souffrant les affres de la séparation et jouissant de l’union, noyant les uns dans le vin et levant sa coupe à la gloire de l’autre…

 L’Imam s’inscrivait en effet dans la longue tradition des lettrés iraniens, clercs ou laïcs, pratiquant ce genre majeur de la poésie persane. Parmi les clercs de haut rang, ce serait presque plutôt le silence poétique qui paraît étonnant, surtout pour ceux qui pratiquent les « mécréances » (kofrayât) de la philosophie avicennienne ou, pire encore, sadrienne et s’adonnent aux ivresses de la gnose (‘irfân). [2] Or, les Iraniens savaient depuis les premiers jours de la République islamique que l’Imam était loin de n’être qu’un vertueux juriste ou un inflexible politique : en décembre 79 et janvier 80 (âdhar - Dey 1358), il avait en effet consacré une série d’interventions télévisées hebdomadaires à des lectures philosophiques et gnostiques de la première sourate du Coran. [3] Si tout le monde ne pouvait en comprendre tous les développements, ils y « goûtaient » néanmoins, car l’Imam ne s’y enfermait pas dans un savoir abstrait et une terminologie absconse, mais ramenait au contraire sans cesse à l’essentiel de la spiritualité :

"« Le plus juré de tes ennemis est ton “moi” qui se trouve entre tes flancs » [dit un hadith…]. Il est pire que tous les ennemis, plus grand que toutes les idoles : […] « La mère des idoles est celle de votre “moi” » [dit un vers de Rûmî]. De toutes les idoles, c’est celle-ci que l’homme sert le plus […] et tant qu’il ne l’a pas détruite, il ne peut devenir divin. Il ne peut y avoir en même tant l’idole et Dieu, il ne peut y avoir en même temps égoïsme et divinité. Tant que nous ne nous sommes pas […] détournés de cette idole et tournés vers Dieu, […] nous sommes en réalité idolâtres, même si en apparence nous adorons Dieu. En parole nous disons « Dieu » et ce qui est dans notre cœur c’est nous-mêmes. Nous voulons Dieu aussi pour nous-mêmes ! (p.30)

Sans cet amour de soi et cet égoïsme, l’homme ne dénigrerait pas les défauts des autres. Ces dénigrements que nous faisons les uns envers les autres sont tous parce que nous sommes à nos yeux très bons et justes et qu’en raison de cet amour de soi que nous avons, nous nous considérons nous-mêmes comme un homme parfait et tous les autres comme défectueux, et nous critiquons leurs défauts. Dans une poésie que je ne veux pas citer, un monsieur fait des reproches à une femme d’un certain genre et elle lui répond : « Je suis tout ce que tu dis, mais toi, es-tu tel que tu parais ? » (p.50-51)

Tous les actes de service divin sont un moyen, toutes les prières sont un moyen, tout cela est un moyen pour que se révèle en l’homme le meilleur de lui-même, pour que ce qui est en puissance et qui est l’essentiel en l’homme s’actualise et qu’il devienne humain, pour que l’homme en puissance devienne un homme en acte, pour que l’homme naturel devienne un homme divin, de sorte que tout en lui devienne divin et qu’en tout ce qu’il voit, il voie la Réalité divine. Les Prophètes aussi sont venus pour cela, eux aussi sont des moyens. Les Prophètes ne sont pas venus pour constituer un gouvernement : que voudraient-ils bien en faire ? […] Ils instaurent aussi un gouvernement, qui est gouvernement juste, mais là n’est pas l’objectif : tout cela, ce sont des moyens pour que l’homme arrive à un autre niveau, et c’est pour cela que les Prophètes sont venus. (p.74-75). [4]

Indépendamment donc de leur appréciation sur la personne et le talent poétique de l’Imam. [5], les Iraniens ne sont en rien surpris par sa poésie, qui va pour eux quasiment « de soi ». Mais que comprendrait de traductions de ses poèmes quelqu’un dont ce genre n’appartient pas à l’univers culturel ? Que se penserait-il de ce religieux qui écrivit, en 1987 :

 

L’Amie n’a pas passé la porte et ma vie touche à sa fin,

C’est le bout de mon histoire et ce chagrin n’a pas pris fin ;

La coupe de la mort en main, je n’ai point vu celle de vin,

Après tant d’années passées, de l’Aimée nulle bonté ne vint.

(Divân, p.97, Radjab 1407)


Surtout quand il entendra ce vieux clerc s’écrier, après un silence de deux ans, quelque trois mois avant sa mort :

 

Un nœud s’est défait de la tresse emmêlée de l’Aimée,

Tout comme un jeune amant, le vieil ascète est à Ses pieds.

Au calice de Ta grâce, j’ai bu une goutte de vin,

Alors mon âme s’est noyée dans la vague de Ton chagrin. […]

Aux drilles de la taverne est venue l’annonce de l’union,

Aussitôt ce fut le tumulte, danse et joie à l’unission.

(Divân, p.88, Radjab 1409)


D’aucuns, s’ils ne savaient qui était leur auteur, iraient s’imaginer que le « vieil ascète » de ces vers a finalement pu obtenir les faveurs de celle dont l’amour lui avait fait oublier piété et vocation, à l’instar d’un certain shaykh de San‘ân immortalisé par la poésie persane. Tant mieux pour lui, se diraient-ils, mais tout de même, plutôt qu’attendre d’avoir « la coupe de la mort en main », n’aurait-il pu goûter « celle de vin » plus tôt ? Et encore n’a-t-on de loin pas retenu ici des vers prêtant le plus à méprise…

 

Comment faire entendre ce langage à qui n’y est initié ? On pourrait commencer par faire remarquer que l’amour dont il est question est ce même amour divin incompatible avec l’idole du « moi » qu’évoquent les quelques paragraphes que l’on vient de citer et qui trouvent leur écho dans ces vers :

C’est dans la voie d’Amour qu’il faut chercher à jouir

Et l’engagement pris, il te faut le tenir !

Tant que tu es toi-même, point d’union à l’aimée !

Moi-même doit s’éteindre dans la voie de l’aimée.


Ces vers proviennent d’une lettre de l’Imam à sa bru, Fâtima Tabâtabâ’i. [6] Absorbé depuis la Révolution par une vie politique qu’il considérait comme un devoir, non sans laisser échapper de sa plume quelques plaintes d’ailleurs [7], plutôt entouré d’hommes qui avaient plus d’affinités avec la chose politique qu’avec celles de l’esprit, c’est à cette femme que l’Imam confiait l’intimité spirituelle qu’il livrait dans ses poèmes. La lettre en question était une réponse à une demande insistante de guidance spirituelle, à laquelle l’Imam répondit en disant d’emblée :

 

En me demandant une lettre gnostique, Fâti

Exige le trône de Salomon d’une fourmi

A croire qu’elle ne l’a pas entendu

Dire “certes nous ne T’avons point connu”

L’homme de qui l’ange Gabriel, envieux,

Mendiait le Souffle du Miséricordieux

 

Ce prélude poétique entend suggérer combien la Réalité spirituelle transcende la connaissance humaine pour que le Prophète Mohammad, Dieu le bénisse lui et les siens — dont la réalité essentielle est l’intermédiaire par qui toute la création, y compris les êtres les plus immatériels, reçoit le Souffle existentiateur et sustentateur — ne pouvait lui-même que dire : « Nous ne T’avons pas connu. » La quête de la connaissance consiste à se défaire des voiles de l’ignorance, qui ont de multiples formes, y compris lumineuses, comme le voile du pseudo-savoir, le plus grand de ces voiles étant, sans surprise, le « moi » égotique de l’homme :

"Mais tant que l’homme est voilé par son ego et préoccupé par lui-même, […] sa nature essentielle reste voilée. Pour passer cette étape, il faut, en sus du combat intérieur [contre soi-même], être guidé par la Réalité sublime. […]

“O mon Dieu ! accorde-moi de totalement me consacrer à Toi et illumine les regards de nos cœurs par la clarté d’un regard vers Toi, afin que les regards des cœurs traversent les voiles de lumière, parviennent à la source de l’Immensité et que nos esprits soient rattachés à la toute-puissance de Ta sainteté ! O mon Dieu ! Fais de moi quelqu’un que Tu appelles et qui réponde à Ton appel, quelqu’un que Tu regardes et qui tombe foudroyé par Ta majesté, quelqu’un avec qui Tu t’entretiens dans l’intimité…”.

Cette consécration totale consiste à sortir de l’étape de l’ego et de ce qui s’y rapporte. […] C’est là un don divin à Ses proches amis dévoués qui intervient après qu’ils soient tombés foudroyés par la Majesté divine, dès lors qu’Il a porté sur eux un coin de Son regard […] L’entretien intime de la Réalité divine avec Ses serviteurs d’élite ne prend forme qu’après qu’ils aient été foudroyés et que la montagne de leur propre existence ait été pulvérisée […]

Ma fille, l’infatuation et la suffisance viennent d’une ignorance extrême de sa propre nullité et de l’immensité du Créateur. Si l’on réfléchit un tant soit peu sur l’immensité de la création, dans la mesure où l’humanité est parvenue jusqu’à présent, avec tous les progrès de la science, à en connaître une infime partie, on prendra conscience de sa propre nullité et de celle des systèmes solaires et de toutes les galaxies ; on saisira quelque peu l’immensité de leur Créateur ; on aura honte de son infatuation, de son égoïsme et de sa suffisance ; et l’on se sentira bien ignorant."

L’état évoqué par l’Imam devant la considération de l’immensité cosmique est celui de l’esprit saisi devant la majesté : il se sent écrasé et anéanti. Lorsque la beauté prend le pas sur la majesté, au contraire, l’esprit se sent au contraire « comblé » d’aise et de bonheur. Cette « contraction » (qabd) et cette « dilatation » (bast) sont des états de l’âme et de l’esprit qui ont leur source ultime dans la Beauté (djamâl) et la Majesté (djalâl) divines, suivant que l’un ou l’autre aspect domine.

 

Les mêmes états d’oppression et d’exaltation se retrouvent face à un être aimé, le cœur se réjouissant lorsqu’il nous sourit et s’attristant lorsqu’il nous délaisse. C’est que l’être aimé est investi, dans la mesure de cet amour, de beauté et de majesté, reflets humains de la suprême Beauté et Majesté. Quand cet amour est fort, l’attitude de l’être aimé détermine toute votre vie : un clin d’œil fait bondir votre cœur, un sourire un peu plus, défaire sa tresse encore plus… Mais au moindre froncement de sourcil, le cœur se montre inquiet ; un regard, un mot dur, le cœur cesse de battre ; et qu’il tourne le dos, sorte de votre champ de vision et le cœur se déchire…

Mais un amour si fort n’est pas raisonnable : tout le monde le dira, et même votre raison, ce prêcheur intérieur qui ne comprend jamais rien aux émois de nos cœurs. Les seuls qui comprennent l’amoureux sont ceux qui partagent le même amour enivrant qui donne le sentiment de vivre pleinement et non pas platement, une vie « vraie », remplie à chaque instant de peines ou de joies, mais vécue véritablement… Et pourtant elle n’est que folie et ivresse passagère pour tous ceux qui ne comprennent pas cet amour, le jugent et le condamnent… Alors autant fuir ces gens et se retrouver en compagnie de ceux qui partagent la même ivresse et la même idole : l’adoration est par l’ivresse dans la religion d’amour.

On voit comment les états d’âme et d’esprit liés aux émotions de l’amour ou esthétiques ou aux changements d’états de conscience causés par l’alcool ou d’autres sont analogues les uns aux autres et comment ils peuvent fort bien symboliser des états d’âme et d’esprit liés à l’expérience mystique du sacré dans tous ses aspects. Non pas au travers d’images et d’allégories qui seraient comme une sorte de message codé : chaque fois qu’on dit « un clin d’œil », il faudrait entendre « un Attribut divin » et lorsqu’on dit « le grain de beauté », il faudrait entendre « l’Essence divine », parce que le grain de beauté est caché sous le voile, tandis qu’il laisse passer le regard… Le symbolisme n’a pas l’arbitraire d’un code, mais découle d’analogies réelles reliant entre elles des réalités causes d’effets semblables ou au contraire effets de causes similaires. Le lien est existentiel et non pas conventionnel.

 

D’autant que tous ces liens s’expliquent au fond par le fait que les réalités fondamentales qui sont au principe même de l’existence, comme les attributs de Beauté et de Majesté divine, se manifestent naturellement à tous les niveaux de l’existence, chacune de ces manifestations étant un écho ou un reflet de son principe en tel domaine et à tel niveau. C’est ce principe d’analogie ontologique des états de l’existence et des manifestations de l’Existence qui est au cœur de toute la tradition de poésie persane dans laquelle s’inscrit l’Imam Khomeiny.

On comprend alors qu’entre les quelque soixante-dix poèmes pathétiques dominés par les plaintes de la séparation (hejrân) et l’angoisse de mourir avant de pouvoir rencontrer l’Aimée et goûter au Vin de la Connaissance (datés des quatre mois précédant le Ramadân 1407/1987) et le chant d’allégresse et la célébration de l’union qui s’élève des vingt-trois poèmes des trois mois précédant le Ramadân 1409/1989, il s’est passé pour l’Imam Khomeiny bien autre chose et de bien plus grande importance qu’un banal succès amoureux. Il l’évoque d’ailleurs lui-même d’une manière qui, à la lumière des textes et explications qui précèdent, devrait être compris sans plus d’explications :

 

L’échanson, coupe à la main, a éveillé mon âme :

A la taverne des amants, je suis devenu serviteur,

Cet amant ivre a fait de moi, de cette cour, le serviteur.

(Divân, p.116, Sha‘bân 1409/1989)

Le rossignol du Paradis, vers l’Amie n’avait pas de voie,

Ma chance fut cet égayeur qui m’a orienté sur la voie.

Le soufi comme le gnostique sont bien loin de cet endroit :

De l’égayeur prends le calice et, vers la pureté, va droit.

(Divân, p.39, Sha‘bân 1409/1989)

L’identité de cet échanson égayeur (sâqi, motreb) qui lui donna enfin l’ivresse restera sans doute inconnue de l’histoire, et pourtant c’est bien à lui — en rappelant que le persan ne connaît pas de genre — que l’Imam doit d’avoir atteint ce qu’il y avait pour lui de plus cher :

 

Au seuil de ce maître mage, désormais je reste attaché,

Qui d’une seule gorgée de vin, des deux mondes m’a rassasié ;

Ce fut bien mon bonheur que le maître tavernier, de sa main,

M’a subjugué, qu’il m’a anéanti, et puis qu’il m’a éteint ;

Je suis le serviteur de mon maître qui, de par sa bonté,

M’a rendu absent de moi-même, et tout entier bouleversé.

(Divân, p.83, Sha‘bân 1409/1989)

 

Notes

[1] Bien que ce portrait mette en œuvre des techniques, dont la perspective, qui n’avaient de loin pas cours à l’époque, la légende qui l’entoure l’attribue à un moine syrien qui aurait reconnu en ce jeune éphèbe le Prophète attendu. Quant à l’original du portrait, il ferait partie du fabuleux « trésor caché du Vatican », sans qu’on sache par quelles voies mystérieuses une copie aurait pu en sortir pour parvenir aux mains de certain saint clerc de Nadjaf, de qui l’Imam Khomeiny l’aurait tenue — ou en aurait fait faire copie ? —, ni comment elle échappa à cette transmission ésotérique pour envahir les bazars sous des formes de plus en plus grossièrement défalquées et colorées. Toujours est-il que l’image connut une large diffusion, et avec elle le vers, à moins que ce ne soit l’inverse…

 

[2] Pour ne citer qu’un seul autre cas contemporain, évoquons ce célèbre hémistiche du poème Kish-e Mehr (La religion d’amour) de Allâmeh Mohammad Hoseyn Tabâtabâ’i — qui anima le renouveau de l’enseignement de la philosophie (et de la gnose dans des cercles plus restreints) à Qom après l’exil de l’Imam —, mis en musique et chanté par Shahrâm Nâzeri : L’adoration est par l’ivresse dans la religion d’amour.

 

[3] Il fut d’ailleurs malheureusement amené à les interrompre devant l’hostilité de clercs littéralistes semblables à ceux dont il rapporte dans sa Lettre ouverte au clergé qu’au séminaire de Qom, ils purifiaient par sept fois le verre dans lequel avait bu son fils, souillé du simple fait que « son père enseigne la philosophie » ! (Manshûr-e rûhâniyyat, rédigé en 1988/1367 et publié en 1990/1369).

 

[4] Tafsîr sûreh-ye Hamd, Qom, Daftar-e enteshârât-e eslâmi, 1363hs/1984.

 

[5] L’une n’étant généralement pas sans influence sur l’autre, on se gardera d’évoquer une opinion « objective » sur ce talent, pour autant

 

[6] Publiée après sa mort sous le titre La Voie d’Amour.

 

[7] Voir en particulier la fin de Risâlat at-Talab wa al-Irâda.

 

Source :  Revue de Téhéran, N°55, juin 2010  

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir