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mercredi, 17 août 2011 15:21

Hafez et Goethe : rencontre de l’Orient et de l’Occident (1)

Vieille de plusieurs millénaires, la langue persane a vu le jour, dans le berceau de la civilisation, sur le plateau iranien ; elle est la clé du thesaurus de la culture, de l’éthique et de l’histoire du monde.

Les subtilités syntaxiques et la finesse littéraire, qui véhiculent, en filigrane, une culture riche et un savoir profond, ont fait du persan une langue vivante et dynamique, en perpétuel renouveau. Doux et mélodieux, les mots coulent, caressant l’oreille de leur musicalité suave. Et dans ce contexte, la littérature persane a su dépasser les frontières iraniennes, pour s’envoler aux quatre coins de notre planète ; ses traces sont toujours visibles, sur toute l’Asie, mais aussi, en Europe, où nombreux ont été les hommes de lettres et lles poètes à s’y intéresser. Un exemple manifeste fut Goethe, dont son engouement pour Hafez de Chiraz est mondialement connu. C’est de l’influence du grand poète lyrique persan, sur son collègue allemand, qu’il sera question, dans cet exposé.

De par la richesse de son style et l’horizon illimité de ses significations, la littérature persane a eu une portée, dépassant, largement, ses frontières géographiques, notamment, au sein de la pensée et de l'œuvre de nombreux écrivains occidentaux. A partir du milieu du XVIIIe siècle, la (re)découverte de plusieurs monuments de la poésie persane suscite un engouement, dont les échos se répercutent, à travers toute l'Europe : un nombre croissant d'œuvres arabes et persanes sont traduites, alors que l'intérêt, pour un Orient inconnu, se développe, au sein de nombreux cercles intellectuels, souvent, proches du courant romantique. A la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, le mouvement de traduction redouble de vigueur: Schlegel traduit, en allemand, de vastes passages du Shâh-nâme de Ferdowsi, alors que Herder s'attelle à la traduction du "Golestân" de Saadi. Si ce mouvement est présent, en France - où l'on apprécie, particulièrement, l'œuvre de Saadi - ou en Angleterre - où les quatrains de Khayyâm font l'objet de nombreuses études et traductions -, c'est, en Allemagne, qu'il se manifeste, avec le plus d'éclat: la vigueur et la profusion des recherches consacrées à l'Orient contribuent à l'émergence de ce que l'on pourrait appeler un "philo-persanisme".

Cet engouement n'a pas été sans avoir une influence notable sur la littérature allemande du XVIIe siècle, bien qu'il reste quelque peu oublié aujourd'hui. Il trouve, notamment, ses racines, chez quelques intellectuels et écrivains du XVIIe siècle, qui cherchaient une inspiration autre que celle puisée, durant des siècles, au sein de la mythologie et des grands classiques grecs. De par sa nouveauté et sa dimension inconnue, la littérature persane et, de façon plus générale, arabo-islamique, va leur fournir l'esquisse d'une réponse. Ainsi, des auteurs, comme Schlegel, Herder et Hammer, bientôt, suivis de Ruckert, se sont, largement, inspirés des grands motifs de la littérature persane, tout en contribuant à révéler à l'Occident un nouveau type de pensée et de vision du monde. Ainsi, le conte de Joseph écrit par Grumelshausen s'inspire, largement, de l'histoire de Yusuf et Zoleykha, dans sa version persane, tandis que Goethe s'inspire de Hâfez, pour composer l'une de ces dernières œuvres magistrales: Le Divan occidental-oriental.

Nous allons tenter de retracer les genèses d'une influence, ou plutôt, de la passion intellectuelle et spirituelle de l'une des plus grandes figures de la pensée allemande, pour l'un des poètes persans les plus éminents, passion qui donna naissance à une inspiration féconde, ainsi qu'à une admiration sans bornes. Après sa "rencontre" avec le maître de Chiraz, Goethe affirme, ainsi: "Dans sa poésie, Hafez a inscrit une vérité indéniable, de façon indélébile… Hafez est un poète hors pair".

Si la majorité des œuvres allemandes de Goethe sont bien connues du grand public, son Divan - guidé par une inspiration particulière et peuplé de motifs originaux - est passé plus inaperçu, bien qu'il occupe une place singulière, au sein de son oeuvre. Goethe ne découvrit la poésie de Hafez qu'en 1814, à l'âge de 65 ans, en lisant la traduction, publiée, la même année, qu'en avait réalisé l'orientaliste autrichien, Joseph von Hammer Purgstall. Bien qu'il ne fut pas, à ce moment-là, un néophyte, en matière de littérature persane - il avait, quelques années auparavant, découvert le "Golestân" de Saadi, ainsi que la version de Leyli et Majnûn mise en forme par Nezami -, la lecture de Hafez fit naître en lui une grande admiration, pour le poète, tout en éveillant en lui le désir de mieux connaître un "continent" encore peu exploré, à l'époque. Goethe appréciait, particulièrement, la dimension lyrique de la poésie de Hafez, ainsi que l’horizon infini de ses interprétations. Il qualifie les vers de Hafez de "miracle de goût humain et de raffinement" et de "source inépuisable de perfection et de beauté, tout autant que de philosophie et de mystique". Dans un premier temps, il se consacra à la rédaction d'un important commentaire des ghazals de Hafez, tout en s'efforçant de comprendre les motivations profondes ayant guidé la rédaction de cette somme poétique. Dans le même élan, il décida d'apprendre le persan, ainsi que la calligraphie.

Au milieu d'une époque instable et agitée, où les valeurs traditionnelles se voient ébranlées, par le séisme des révolutions, la littérature orientale et sa dimension quiétiste semblent, également, constituer une sorte de refuge, pour Goethe qui, au-delà des tourments du siècle, aspire à saisir l'absolu et à révéler la dimension profonde de l'existence. Il trouve dans les vers de Hafez une source intarissable d'apaisement et de richesses éthérées, au-delà des biens matériels, tant valorisés par l'Occident. La poésie du maître de Chiraz a, donc, eu un profond retentissement, sur l'état d'esprit et la vision du monde de Goethe, en lui révélant des horizons de sagesse et de spiritualité insoupçonnés, tout en lui faisant prendre conscience de sa condition d'"exilé", au sein même de sa patrie.

Après cette "rencontre" intemporelle, il écrit: "Soudain, je me suis retrouvé face à face avec le parfum céleste de l'Orient et avec la vivifiante brise de l'Eternité qui était soufflée des plaines et des vastes étendues de Perse, et c'est ainsi que j'ai fait la connaissance d'un homme extraordinaire, dont la personnalité m'a totalement fasciné", pour déclarer quelques mois plus tard: "Je deviens fou. Si je ne me mets pas immédiatement à composer des poèmes, je ne serai pas capable de supporter l'influence stupéfiante de cette personnalité extraordinaire, qui est, soudainement, entrée, dans mon existence". Nous sommes donc en présence d'une profonde admiration, frôlant parfois, l'adulation, non guidée, par des motifs strictement intellectuels ou d'érudition, mais bien par les vibrations du cœur. Hafez peuple l'existence intellectuelle de Goethe, au sens profond du terme, l'appelant, tantôt "Saint Hafez" ou encore "Ami céleste". Fortement marqué par les notions de "double spirituel" (hamzâd), de "guide spirituel" (morâd), et de "rival" (raqîb), développées, par Hafez, Goethe engage une sorte de duel, dans l'arène de la création poétique, où se révèle, finalement, vain, son désir de rivaliser avec son ancêtre perse: vaincu, Goethe se laisse, alors, submerger par les vagues du monde imaginal de Hafez, le temps de la composition d'un poème:

«Hafez, s'égaler à toi, quelle folie ! Sur les flots de la mer frémissante, un navire poursuit sa course rapide ; il sent se gonfler ses voiles ; il marche fier et hardi: que l'Océan le brise, il nage, planche pourrie. Dans tes chants légers, rapides, roule un frais courant ; il bouillonne en vagues de feu : l'incendie m'engloutit. Mais je me sens une bouffée d'orgueil, qui me donne de l'audace : moi aussi, dans un pays inondé de lumière, je vécus, j'aimai. »

(suite)

 

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