mardi, 31 juillet 2012 12:54

101ème partie

101ème partie
La place notoire des contes folkloriques, dans la littérature orale, s'avère, certes, incontestable.

Le conte est une vieille tradition iranienne à laquelle Hérodote avait, déjà, fait référence, et, tout au long de leur histoire mouvementée, les Iraniens ont fait porter à leurs récits, la marque d'une culture qui variait avec le temps. C'est ce thème, aussi vieux que l'homme sur la terre, que traite cette série d'émissions, Il était une fois...

Comme il est de tradition, dans ce magazine, nous vous présenterons  une anecdote tirée du thesaurus de la littérature persane ; cette fois-ci nous avons choisi une fable du Kelila et Dimna. Il s'agit de l'histoire du roi Hilar qui avait fait un cauchemar. Nous vous raconterons, ensuite, l'origine d'un autre proverbe persan.

Il était une fois, dans des temps anciens, un roi, qui régnait sur  une contrée lointaine. Hilar – c'est le nom du roi – se réveilla, une nuit, terrifié, faisant un très mauvais rêve. Il était si effrayé par son cauchemar, qu'il ne pouvait plus dormir ; il craignait le lever du soleil. Un événement terrible allait-il survenir ? Ce qu'il avait vu, dans son rêve, allait-il vraiment se réaliser ou s'agissait-il, tout simplement,  d'un cauchemar ? Il n'en savait rien. Ce doute était plus insupportable que le rêve lui-même. Il fallait qu'il sache, sans retard, la vérité. Il appela, donc, le garde : «Va chercher, immédiatement, les brahman et conduis les ici».

Le garde sortit, avec hâte, de la pièce, et il revint avec les brahman. Bouleversé, Hilar faisait les cents pas, dans sa chambre. Lorsque les brahman entrèrent, un à un, dans la pièce, il leur raconta, d'une voix tremblante, son rêve. «Ce cauchemar m'a tout bouleversé ; j'en voudrais savoir toute de suite l'interprétation», implora-t-il. Les brahman se regardèrent. Le grand brahman fit deux pas, s'inclina et dit : «Sire, malheureusement, votre rêve est terrible, son interprétation demande de longues heures de discussions et de consultations. Il est impossible de répondre immédiatement. Si vous le permettez, nous allons nous retirer, pour nous consulter davantage ; nous vous donnerons, ensuite, un compte rendu des résultats des conciliabules». Le roi accepta. Les brahman se réunirent à huis-clos. Le temps de la vengeance était, enfin, arrivé. Le grand brahman dit : «Dieu soit loué, Il nous a offert cette occasion de pouvoir venger le sang de 12.000 de nos compagnons victimes de ce roi tyran. Il faut l'anéantir, lui et tous ceux qui sont impliqués dans ce massacre. Il ne faut pas perdre le temps, et le détrôner». Un des assistants dit : «Comment ? Comment  pourrions-nous anéantir ce roi si puissant et entouré de ses gardes ?» Le grand brahman répliqua : «On fera en sorte qu'il pleure ses proches les plus chéris, et lorsqu'il sera tout seul, on le tuera». Le brahman demanda encore une fois : «Mais comment ?» Agacé, le grand brahman répondit : «J'ai mon plan ; faites-moi confiance. Il nous faut, seulement, rester souder. Nous allons nous rendre dans quelques heures, chez le roi ; ce sera, à ce moment-là, que je lancerai mon plan».

Assis sur son trône, le roi  reçut les brahman. Suivant à la lettre son plan, le grand brahman s'inclina devant le monarque et dit : «Sire, vos humbles sujets ont discuté, de longues heures durant, et consulté différents livres et essais, pour pouvoir interpréter votre rêve. Il m'est très difficile de vous en dire le résultat. Malheureusement je suis porteur de très mauvaises nouvelles pour vous. Or, je n'ai pas d'autre choix, il m'incombe de vous mettre au courant. Comme je vous l'ai, déjà, dit  l'interprétation de votre rêve est effroyable. Ce que vous avez vu dans votre rêve est une catastrophe immense qui conduira à votre renversement. Ce sang que vous avez vu dans votre rêve, c'est un malheur qui n'a qu'une seule solution». Le roi s'empressa de demander : «Laquelle solution ?

- L'unique solution, c'est que vous décapitiez certains de vos proches devant nous et...

- Qu'est-ce que tu dis ? Décapiter mes proches ? Quelle est, donc, cette solution ? Ô Seigneur, aidez-moi  à trouver une autre solution ! Comment pourrais-je commettre un tel acte ?

- Malheureusement, vous n'avez pas d'autre option.

- Malheur à moi. Qui sont donc ces proches dont tu parles ?

- Sire, je les nommerai, puisque vous me l'avez demandé. Votre fils Jobar, votre épouse Irandokht, votre vizir Belar, votre secrétaire Kak, l'éléphant blanc, sur lequel, vous montez, dans les batailles, ainsi que vos deux chevaux préférés. Il faut les décapiter tous, briser, ensuite, l'épée, et les enterrer tous ensemble. Nous verserons leur sang, dans une cuve. Vous devez vous asseoir, quelques heures, dans cette cuve pleine de sang ; lorsque vous en sortirez, nous vous entourerons, psalmodierons des  incantations,  tracerons des signes avec ce sang, sur votre épaule gauche ; nous vous laverons, ensuite, avec de l'eau pure et masserons votre corps avec un onguent spécial. C'est à ce moment-là que vous pourrez vous installer, tranquillement, sur votre trône. Si vous accomplissez à la lettre ce que je vous ai dit, vous pourrez, alors, être sûr que le rêve ne se réalisera pas, sinon un grand fléau vous frappera, et vous devrez vous attendre à perdre votre couronne et à vous préparer à mourir».

Le roi s'écria : «Non, c'est impossible, je ne ferai jamais une telle chose ; ne me demandez pas de le faire ; la mort c'est beaucoup mieux que la solution que vous me proposez. Comment pourrais-je tuer mes proches ? Comment pourrais-je vivre après eux ; il faut trouver une autre solution ; réfléchissez davantage, réfléchissez encore».

Le grand brahman qui prenait un réel plaisir de voir le roi si angoissé, si terrifié et si bouleversé, reprit : « Il n'y a pas d'autre solution, c'est l'unique issue. Vous êtes le roi. Le pays a besoin de vous».

Le roi garda le silence, personne ne pouvait l'aider. Rien au monde ne pourrait plus le rendre heureux, ni les biens, ni le pouvoir. Il congédia les brahman et s'isola pour pleurer tout seul. Son vizir Belar, qui veillait de loin  sur le roi, se rendit compte que le roi était très triste, même, déprimé. Mais il n'osait pas en demander la raison au roi. Le connaissant bien, le vizir savait très bien que, dans de telle situation, il était impossible de parler avec le roi. Il préféra, donc, en parler avec la reine, Irandokht ; il se pourrait qu'elle sache la raison de l'inquiétude du roi. Que décidera le roi ? Ordonnera-t-il l'exécution de ses proches ? Ou bien d'autres événements changeront le cours de l'histoire ? Il faudra, donc, patienter, encore, quelques jours, pour savoir la suite du récit.

Ouvrons, maintenant, le livre des proverbes. Choisissons-en un, dans cette précieuse source de sagesse populaire : cet âne qui préférait être roué de coups, pour porter préjudice à son maître. Mais qui l'a dit la première fois et pourquoi ? C'est ce que nous allons savoir, dans quelques instants.

Il est relaté qu'un âne vivait dans un village ; le sieur âne n'aimait que deux choses dans la vie : dormir et manger. Il mangeait beaucoup, travaillait le moins possible, et le pire, c'était son braiment assourdissant, qui était toujours une octave plus haute que ses congénères. Quant au maître de l'âne : c'était un paysan laborieux, qui ne privait de rien son âne ; or, le stupide animal ne pouvait pas comprendre cette aubaine. Outre les défauts évoqués, il était, aussi, vaniteux à en mourir. Il se disait toujours : «Je suis le meilleur âne du monde, mon maître ne pourra jamais trouver un âne comme moi, même s'il cherche partout dans le monde !»

Or, un beau jour de Dieu, le maître de l'âne que la paresse de l'animal avait agacé lui dit : «Ouvre grand tes oreilles,  fainéant! Tu devras travailler, comme les autres ânes ; si tu travailles, dès demain, comme tu le dois, je ne te dirai rien, sinon tu ne verras que dans tes rêves du foin et de la luzerne !»

L'âne se dit : "Qui vivra, verra !" Le lendemain, l'âne ne changea en rien ses habitudes, et,  à midi, lorsqu'il se rendit à l'étable, pour se régaler, il constata que son maître avait agi, comme il l'avait promis. L'âne se dit : "Il semble que mon maître soit passé à l'acte, c'est à mon tour, maintenant, de faire quelque chose, je dois être vraiment un âne pour me laisser traiter ainsi et rester affamer !" L'âne sortit de l'étable ; ses amis l'appelèrent : «Où vas-tu donc ? Tu vas te perdre !» L'âne paresseux dit : «La mort serait mieux que cette vie ! Pourquoi devrais-je travailler pour manger ?» Il quitta, ensuite, au galop le village et se rendit vers une vaste plaine où les paysans cultivaient du blé. L'âne commença à se régaler, il broutait, avidement, les jeunes pousses de blé ; mais il n'avait pas encore été rassasié, qu'il sentit un grand coup de bâton sur son cou ; il se retourna et vit le propriétaire du terrain. Le paysan cria : «Quel animal ! N'as-tu donc pas un maître qui t'empêche de t'introduire, ainsi, chez les autres ?» L'âne fit la sourde oreille et continua de brouter. Cette fois-ci, le paysan lui porta un coup plus dur. L'âne comprit, enfin, qu'il ne devait plus s'attarder et il s'enfuit au galop ; or, le paysan ne le lâchait plus ; il le roua de coups. A ce moment-là, le maître de l'âne arriva et cria : «Qu'est-ce que tu fais ? Tu veux tuer l'âne d'autrui !» Le paysan rétorqua : «Que l'âne ne mange pas le blé d'autrui, pour ne pas être battu». Le maître de l'âne prit sa bride et dit au paysan : «Regarde donc ce que tu as fait, ce pauvre animal est couvert de sang, s'il meurt, peux-tu t'imaginer combien je perdrai d'argent ?» Le paysan rétorqua : «Tu n'as qu'à veiller sur ton âne et l'empêcher de brouter ma récolte !» Pendant ce temps, l'âne se disait : "Quel maître égoïste j'ai. Je ne compte pas du tout pour lui, il ne pense qu'à ses pertes. Je sais ce que je dois faire !" Une fois arrivé à l'étable, le maître jeta une poignée de foin devant l'âne et lui dit : «Mange. Sache que si tu ne travailles pas, tu n'auras pas de foin». Les amis de l'âne compatirent à sa douleur, et lui offrir de leur ration un peu de foin ! Or, cela ne réussit pas à rassasier l'âne. Le lendemain, l'âne s'enfuit,  encore, de l'étable et se rendit au galop dans la plaine. Mais, cette fois-ci, il ne voulait pas se rassasier, il voulait qu'on le roue de coup, afin que son maître perde de l'argent. Des paysans travaillaient sur la terre, dès qu'ils virent l'âne en train de manger les pousses de blé, ils le rouèrent de coups, jusqu'à ce qu'il s'évanouit. Lorsque l'âne ouvrit les yeux, il se trouva dans l'étable, ses amis l'entouraient et le regardaient avec inquiétude. L'âne paresseux dit : «Qu'est-ce qui m'est arrivé ?» Un de ses congénères lui répondit : «On t'a battu à mort». L'âne demanda encore : «Qu'a fait mon maître ?»

On lui répondit : «Il  a été très bouleversé, il se disait : "Si l'âne meurt, je perdrai beaucoup d'argent"». L'âne rit : «Parfait ! J'irai encore demain !» Un âne noir  lui coupa la parole : «Tu te trompes, tu ferais mieux de travailler, au lieu de paresser ; tu serais alors nourri et on ne te battrait plus». L'âne paresseux rétorqua : «Et si je ne suis pas ton conseil ?» L'âne noir dit : «Tu serais alors l'âne stupide et tout le monde te dirait : "Cet âne qui préférait être roué de coups, pour porter préjudice à son maître"».

Depuis, si un quidam se porte préjudice, à cause de sa stupidité, ce proverbe lui va de pair,  à l'instar de cet âne, qui préférait  être roué de coups, pour porter préjudice à son maître. Merci de votre fidélité.

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