mardi, 10 janvier 2012 09:31

88ème partie

88ème partie
La place notoire des contes folkloriques dans la littérature orale s’avère, certes, incontestable. Le conte est une vieille tradition iranienne à laquelle Hérodote avait, déjà, fait référence, et tout au long de leur histoire mouvementée, les Iraniens ont fait porter à leurs récits, la marque d’une culture qui variait avec le temps. C’est ce thème, aussi vieux que l’homme sur la terre, que traite cette série d’émissions, Il était une fois...
Nous vous raconterons la suite de l’histoire du «Vieux ménestrel», une anecdote tirée du Masnavi du grand poète mystique persan, Molana Jalal al-Din. Nous vous raconterons, ensuite, l’histoire qui a donné naissance à un proverbe. Restez avec nous.

Nous vous avons raconté, dans l’édition précédente du magazine «Il était une fois», l’histoire d’un jeune ménestrel, dont le talent n’avait d’égal que sa virtuosité. Aucun joueur de lyre ne lui était comparable. Lorsque la lyre se trouvait dans ses mains, c’était comme si les notes cristallines s’élevaient d’elles-mêmes des cordes, pour emplir la voûte céleste des mélodies divines, chantant les secrets de l’Univers. Le jeune virtuose était célèbre dans toute la ville ; sa musique envoûtait quiconque l’entendait. Au fil des ans, alors que le temps passait, la jeunesse cédant la place à la vieillesse, notre virtuose perdit sa fraîcheur et sa force, son dos s’était voûté, ses mains tremblaient ; il perdit, aussi, de son auditoire et tomba dans l’oubli. Ce fut ainsi que la misère, avec son visage hideux, s’installa chez lui. Et ce fut ainsi, aussi, qu’un jour, ne pouvant plus supporter ce poids lourd sur sa pauvre échine, le vieux musicien, qui n’avait personne à qui s’adressait, sollicita le Seigneur Tout Puissant. Il prit sa lyre, et tout en jouant et psalmodiant, "Allah ! Allah !", il se rendit au cimetière de la ville. Il s’assit sur une tombe, continua à jouer de la lyre et à chanter "Allah ! Allah !" Sa voix se cassait, ses mains tremblaient, mais les soupirs et le chagrin qui émanaient de son cœur blessé coulaient des cordes de sa lyre, pour se sublimer en mélodies célestes ; ses yeux ne se désemplissaient pas de larmes, qui coulaient à flot. Il joua, chanta, invoqua le Seigneur, pleura des heures et des heures, jusqu’à ce qu’il tomba épuisé et s’endormit sur une tombe. Ce fut un long et paisible sommeil…

Quittons sur la pointe de pieds le cimetière où le vieux musicien s’était endormi sur une pierre, et allons à l’autre bout de la ville, chez l’émir de la ville, qui, lui aussi, s’était endormi, mais dans son palais. L’émir fit à ce moment un rêve étrange : il entendit, dans son rêve, une voix qui l’interpelait : "Nous avons un bon serviteur, qui, autrefois, avait été, très apprécié des gens et vivait dans l’opulence ; maintenant qu’il est vieux et incapable de travailler, c’est à toi de t’en charger et de t’occuper de lui. Lève-toi, demande à la trésorerie 700 dinars, rends-toi, sans faute, au cimetière, où s’est endormi Notre bon serviteur, remets-lui la bourse et rassure-le en lui disant qu’il aura encore de l’argent, s’il en a besoin".

Bouleversé, l’émir se réveilla, en s’asseyant sur son séant. Il n’avait jamais fait un tel rêve. Il se précipita à la trésorerie, y prit 700 dinars et se rendit au cimetière. Une fois arrivé, il chercha partout et n’y trouva personne d’autre qu’un vieillard en loques. Il se dit : "Mais c’est notre vieux ménestrel, que j’avais connu jadis ; tout le monde le connaissait ; mais il y a bien longtemps que nous n’avions plus aucune nouvelle de lui".

Tout étonné, l’émir se demandait : "Pourquoi ce vieux ménestrel est-il appelé, par le Seigneur, Son bon serviteur ? Il y a, certainement, une raison". L’émir était maintenant sûr et certain que le vieux ménestrel était celui que la voix qu’il avait entendu dans son rêve, avait appelé «le bon serviteur de Dieu». Il fit un pas vers le ménestrel, et toussa, discrètement, afin que ce dernier se réveille. Le vieux ménestrel s’éveilla et, ahuri, regarda autour de lui. Il vit l’émir qui se tenait, courtoisement, devant lui. Il se mit, péniblement, debout. L’émir lui dit doucement : «Ne crains rien, vieux ménestrel, je suis ici, pour te donner une bonne nouvelle».

Le vieux ménestrel demanda : «Laquelle bonne nouvelle ?

- Tu figures parmi les bons serviteurs du Seigneur le Très-haut !»

L’émir lui raconta, ensuite, son rêve. Tout confus, le vieux ménestrel leva la tête vers le ciel et dit : «Ô Seigneur ! Louange à Toi ! Je ne suis qu’un humble serviteur, qui n’a rien fait, pour mériter un tel honneur. Une telle faveur ne peut que relever de Ton immense mansuétude ; je n’ai joué qu’un peu de lyre, tandis que Toi, Tu m’en as récompensé au centuple !» Le vieux ménestrel parlait ainsi et ne cessait de pleurer. Soudain, il se leva et jeta sa lyre par terre qui se fendit en deux. L’émir suivait, avec étonnement, les événements et les gestes du vieux ménestrel et ne savait quoi dire. Il se reprit et demanda au vieil homme : «Pourquoi as-tu cassé ta lyre ?» Et le vieux ménestrel de répondre : «Cette lyre était, pendant toutes ses longues années, un voile entre mon Seigneur et moi ; je jouais de la lyre, les gens me payaient et je passais, ainsi mon quotidien, ignorant que ce qui m’était donné venait de la part de Dieu et non pas de la lyre. J’ai fait pendant toutes ces 70 années fausse route, je n’ai rien fait pour qu’on puisse dire que je suis Son bon serviteur».

L’émir mit la main sur l’épaule du vieux ménestrel et dit : «Je comprends, maintenant, pourquoi Dieu t’a appelé Son bon serviteur ! Tu es sauvé ! Quelle preuve plus claire que ces larmes que tu verses, au seuil de la cour divine ? Ton geste montre que tu as compris une grande vérité, qui illustre ta perspicacité et ta sagesse. Pendant tout ce temps que tu jouais de ta lyre, pour rendre joyeux autrui, c’était en vérité pour Dieu, quoique tu l’ignorasses toi-même ; cette fois-ci, tu as pris ta lyre, pour solliciter Dieu et Il a exaucé ta prière».

Lorsque l’émir se tut, le vieux ménestrel posa sa tête, une nouvelle fois, sur la pierre tombale, pour se laisser emporter par le sommeil éternel.

« On peut fermer le portail de la ville, mais on ne peut pas fermer la bouche des gens». Oui, il s’agit bien du proverbe de la semaine, mais d’où vient-il ? Et qui l’a dit pour la première fois ? Il est relaté que, dans les temps anciens, Esope, un sage parmi les sages, voyageait avec son fils. Sur la route, il lui parlait des vicissitudes de la vie, du bien et du mal, et il lui donnait des conseils édifiants. Il lui recommandait d’accomplir une tâche qu’il jugeait juste et approprié, sans se préoccuper, pour autant, des dires des malveillants. Le fils dit : «Père, je ne comprends pas !» Esope montra du doigt l’âne qu’ils avaient avec eux et répondit : «Je vais te faire voir de tes propres yeux, monte maintenant sur l’âne !» Le fils monta sur l’âne, Esope prit la bride et nos voyageurs continuèrent, ainsi, leur route. Ils arrivèrent à l’orée d’une ville. Des paysans, qui travaillaient la terre, remarquèrent Esope et son fils monté sur l’âne. Les paysans éclatèrent de rire et s’exclamèrent : «Pardi, en quel temps vivons-nous ! Le jeune homme est monté sur l’âne, tandis que son vieux père marche à pied !!!»

Le fils d’Esope dit : «Que doit-on faire père ?» Impassible, Esope lui répondit : «Ne t’inquiète pas, tout ça va s’arranger ! Changeons maintenant nos places». Ce fut, donc, au tour d’Esope de monter sur l’âne et du fils de prendre la bride. Quelques heures plus tard, ils arrivèrent à un bourg. Les habitants montrèrent du doigt le père et le fils ; ils s’écrièrent : «Regarde là-bas ; cet enfant si chétif est à pied, tandis que son fainéant de père est monté sur l’âne ! Quel monde !»

Le père dit à son fils : «T’as entendu ce qu’ils ont dit ? Arrangeons-nous d’une autre façon, pour qu’on ne nous reproche plus rien».

- Cela serait-il, donc, possible ?

- Oui, montons tous les deux sur l’âne ; peut-être que, cette fois-ci, ils nous épargneront !» Esope, le sage, et son fils montèrent à dos d’âne et continuèrent, tranquillement, leur chemin, jusqu’à ce qu’ils arrivent à un village. A ce moment-là, ils entendirent un grand brouhaha : «Regardez donc ! Quelle honte ! Regardez ces deux gaillards montés sur ce pauvre âne ! Quelle injustice ! Que Dieu ne pardonne pas aux tyrans !»

Le fils d’Esope dit : «Père, que doit-on faire maintenant ?

- Nous allons, donc, éviter à cet âne de porter une telle charge !

- Comment ?

- Rien de plus facile ! Nous allons continuer à pied, et l’âne nous suivra».

Ils descendirent tous les deux du dos de l’âne et continuèrent à pied leur chemin, tandis que, léger et allègre, l’âne les suivait de près. Esope et son fils, aussi, étaient contents, puisque personne ne leur reprochait plus rien. Soudain, ils rencontrèrent un groupe de gens qui commencèrent à manifester une grande hilarité, lorsqu’ils virent Esope et son fils. «Regardez, donc, ces deux là ! Ils ont un âne, ils voyagent à pied ; c’est vraiment inouï !», s’écria l’un d’eux, tandis qu’un autre dit: «Suivons-les, peut-être que ces deux grands savants nous apprendront, encore, quelque chose !»

Le fils d’Esope s’exclama, avec amertume : «Père, ils nous prennent pour des fous !» Esope lui répondit : «Cher enfant ! Nous en avons, déjà, plein les oreilles de telles paroles ? N’as-tu pas entendu tout ce qu’on nous a dit ; tout ce que nous avons fait ne nous a pas protégés des reproches ou des commentaires des gens ; maintenant, tu as compris ce que je te disais, tout au début de notre voyage ? Sache qu’il faut accomplir la tâche qu’on juge juste, sans s’inquiéter des dires d’autrui, car on peut fermer le portail de la ville, mais on ne peut pas fermer la bouche des gens». Dès lors quiconque n’accomplit pas une tâche juste et appropriée, en raison des «on dit», on lui dit : «On peut fermer le portail de la ville, mais on ne peut pas fermer la bouche des gens !» Merci de votre fidélité.

 

 

 

 

 

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