mardi, 03 janvier 2012 07:41

87ème partie

87ème partie
La place notoire des contes folkloriques, dans la littérature orale, s’avère, certes, incontestable. Le conte est une vieille tradition iranienne à laquelle Hérodote avait, déjà, fait référence, et tout au long de leur histoire mouvementée, les Iraniens ont fait porter à leurs récits, la marque d’une culture qui variait avec le temps. C’est ce thème, aussi vieux que l’homme sur la terre, que traite cette série d’émissions, Il était une fois...
C’est par une anecdote du Masnavi du grand poète mystique persan, Molana Jalal al-Din, que nous ouvrirons notre livre de contes. Nous vous raconterons, ensuite, l’histoire qui a donné naissance à un proverbe. Restez avec nous.

Il était une fois, dans les temps anciens, un jeune musicien, dont le talent n’avait égal que sa virtuosité. Aucun joueur de lyre ne pouvait lui être comparé. Lorsque la lyre se trouvait dans ses mains, c’était comme si les notes cristallines s’élevaient d’elles-mêmes des cordes, pour emplir la voûte céleste de mélodies divines, chantant les secrets de l’Univers. Le jeune virtuose était célèbre dans toute la ville ; sa musique envoûtait quiconque l’entendait, de sorte que tout le monde disait qu’il suffisait d’écouter une seule fois la musique du jeune virtuose, pour partir dans un autre monde, le chant de sa lyre imprégnant à jamais son âme. De la même façon qu’il ensorcelait son auditoire, les oiseaux, eux-mêmes, en l’entendant jouer de sa lyre, l’entourait pour se laisser bercer par cette musique céleste.

Bref, notre jeune musicien, qui était, aussi, un chanteur, hors du commun, bouleversait le monde entier, lorsqu’il prenait sa lyre entre ses mains pour accompagner sa voix enchanteresse. Il aurait suffit à celui qui se morfondait dans la tristesse, de l’entendre, pour se sentir alléger du poids du chagrin qui l’avait fait s’effondrer, et exulter de joie ; et celui qui était joyeux, se sentait empli d’une indescriptible nostalgie, plus douce, plus sublime, que toute allégresse.

Les jours passaient, donc, ainsi, pour devenir des mois et des mois, puis, des années. La jeunesse céda la place à la vieillesse ; notre virtuose avait perdu, au fil des années, sa fraîcheur et la force de sa jeunesse. Son corps s’était recroquevillé, ses mains tremblaient : le jeune virtuose était, maintenant, le vieux virtuose.

Il est de tradition, dans ce monde éphémère, que rien ne soit éternel : la joie se dissipe, la richesse s’évanouit ; l’art de notre musicien, ne faisant pas exception à la règle, perdit de son éclat d’antan. Hélas, c’était, donc, fini les mélodies célestes, la voix envoûtante. La musique du virtuose ne parvenait plus à faire palpiter les cœurs, dans leur poitrine. Le vieux musicien, qui ne pouvait plus jouer et chanter, vivait, maintenant, en reclus. Personne ne parlait plus de cette musique sublime. Personne ne l’invitait plus à ses festins, personne ne lui offrait de bourse pleine de pièces d’or. Le musicien de notre histoire fut oublié, il fut effacé des mémoires, comme si le virtuose qui savait si bien envouter son auditoire n’avait jamais existé.

La vie montra sa face dure et impitoyable au vieux musicien, qui ne savait rien faire d’autre que de jouer et de chanter ; mais comment jouer et chanter avec une voix qui se cassait et des mains qui tremblaient. Et ce fut ainsi que la misère, avec son visage hideux, s’installa chez lui.

Et ce fut ainsi que par un de ces jours où ne pouvant plus supporter ce poids lourd sur sa pauvre échine, le vieux musicien, qui n’avait personne à qui s’adressait, si ce n’est le Seigneur, le Très-haut, Le sollicita des tréfonds de son cœur : «Ô Seigneur ! A présent que personne ne veut écouter le chant de ma lyre, je joue pour Toi ; je sais que Tu es le Tout-miséricordieux, Tu es le plus clément. Je sais que Tu gratifies dans Ton immense mansuétude toutes Tes créatures, aussi bien, sur la terre, que dans les cieux ; jusqu’à présent, Tu me comblais; que s’est-il, donc, passé pour que Tu te sois détourné de moi et que Tu ne m’accordes plus le pain quotidien ? Ô Seigneur, je n’ai d’autre refuge que Toi ! Je prends, donc, encore une fois ma lyre, je me rendrai au cimetière et je jouerai pour Toi seul ; j’ai passé toute ma vie à jouer, pour les gens, et voici mon sort, maintenant, en ces derniers jours de mon existence. Je voudrais, seulement, jouer pour Toi».

Il prit sa lyre, et tout en jouant et psalmodiant, "Allah ! Allah !", il se rendit au cimetière de la ville. Il s’assit sur une tombe, continua à jouer de la lyre et de chanter "Allah ! Allah !" Sa voix se cassait, ses mains tremblaient, mais les soupirs et le chagrin qui émanaient de son cœur blessé coulaient des cordes de sa lyre, pour se sublimer en des mélodies célestes ; ses yeux ne se désemplissaient pas de larmes qui coulaient à flots. Il joua, chanta, invoqua le Seigneur, pleura des heures et des heures, jusqu’à ce qu’il tomba épuisé et s’endormit sur une tombe. Ce fut un long et paisible sommeil, un sommeil sans réveil, un sommeil éternel…

Que s’est-il donc passé ? Qu’adviendrait-il de notre musicien ? Se réveillera-t-il ? Il vous faudra, donc, patienter, encore, une semaine, pour connaître le sort du vieux musicien.

«Tu cherches toujours tes chaussures ?» Oui, il s’agit bien du proverbe de la semaine, mais d’où vient-il ? Et qui l’a dit, pour la première fois ? Il est relaté que, dans les temps anciens, les nantis de la ville s’étaient réunis, chez l’un d’eux, pour festoyer. Leurs esclaves étaient, aussi, présents. Tandis que les maîtres bavardaient à s’en péter le gosier, les esclaves restaient aussi muets qu’une carpe et ne faisaient qu’écouter leur maître, vantant son opulence, ses richesses… Soudain, l’un d’eux éleva la voix, afin de se faire entendre par les autres, pour dire d’un ton des plus persuasifs : «La meilleure manne dans la vie est d’avoir un esclave laborieux et assidu». Un des convives lui demanda : «Comment est donc ton esclave ?»

- très intelligent, laborieux et débrouillard. Pendant toutes ses années qu’il m’a servi, il n’a pas fainéanté, même, une seule fois.

- comment cela serait-il possible ? Que de fois, je me suis laissé aller à la paresse, alors comment se fait-il que ton esclave ne soit pas paresseux ?»

Le maître mit la main sur l’épaule de son esclave et dit : «Va toute de suite au bazar et achète-moi du sel». L’esclave se leva et partit. Le maître dit : «Vous verrez comment mon esclave, lorsqu’il est chargé d’une mission, l’accomplit au millimètre près, de sorte que je pourrais dire, depuis ici, ce qu’il fait : il est sorti de la maison, il marche rapidement ; il est, maintenant, dans la rue Hammam, il traverse la rue ; le bazar est plein de monde, le voilà, à présent, près de l’épicier ; il fait une petite pause, pour respirer, il entre chez l’épicier, le salue et lui demande du sel. Il a pris le paquet de sel, le paie et le voilà qu’il rentre ; il court maintenant, il survole, comme un oiseau, les rues et les ruelles ; il est maintenant tout proche de la maison. Silence ! Attention ; il frappe à la porte». Le silence régna sur l’assistance, soudain, on entendit les coups frappés à la porte. Les assistants s’exclamèrent d’une seule voix : «Bravo !» L’esclave entra et s’assit près de son maître.

A ce moment, un autre maître dit à son esclave : «Saurais-tu agir comme cet esclave ? T’en aller et rentrer comme il l’a fait ?»

-si vous me le demandiez, je pourrais même faire beaucoup mieux».

Le lendemain, les notables se réunirent pour un autre festin. Tout le monde bavardait, parlant de tout et de rien. A ce moment-là, un des assistants dit : «Comme on vient de parler des qualités, je voudrais parler des qualités de mon esclave». On lui demanda : «Que fait, donc, d’extraordinaire ton esclave ?» «Si je le charge d’une commission, il s’en va, sans perdre de temps et rentre, comme le vent…»

- Comment ?

- Je l’envoie tout de suite au bazar, pour qu’il transmette mes salutations à Shams, le cordonnier.

Il s’adressa, donc, à son esclave : «Dis à Shams de réparer mes chaussures comme il le souhaite». L’esclave sauta sur ses pieds et quitta la pièce. Le maître commença à raconter son itinéraire, comme celui d’hier. Arrivé au terme de son récit, il dit : «Vous verrez où est maintenant mon esclave ; il doit être au seuil de la porte ; où es-tu esclave ?» L’esclave répondit, du seuil de la porte :

- Ici mon maître !

- Tu as transmis mon message au cordonnier ?

- Lequel message ? je ne suis même pas sorti de la maison.

- Que dis-tu ? Où étais-tu, donc, pendant tout ce temps ?

- Je cherchais mes chaussures, il y a tant de chaussures ici que je ne peux pas trouver les miennes !

Le maître qui était devenu livide, cria : «Fainéant ! Tu es toujours à la maison ? Tu cherches toujours tes chaussures».

Dès lors, quand on compte sur un quidam, pour accomplir une tâche et que cette personne s’y dérobe, par paresse, on lui dit : «Tu cherches toujours tes chaussures ?» Que Dieu nous préserve de ces gens-là ! Merci de votre fidélité et à très bientôt !

 

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