lundi, 31 octobre 2011 06:03

79ème partie

79ème partie
La place notoire des contes folkloriques, dans la littérature orale, s’avère, certes, incontestable. Le conte est une vieille tradition iranienne qu’Hérodote avait, déjà, soulignée, et tout au long de leur histoire mouvementée, les Iraniens ont fait porter à leurs récits la marque d’une culture qui variait avec le temps.
C’est ce thème, aussi vieux que l’homme sur la terre, que traite cette série d’émissions, Il était une fois... Notre enfance à nous tous est bercée par les contes et légendes, ces récits qui nous ont emporté, avec eux, dans l’univers du merveilleux et du fantastique.

 

Comme nous vous l’avons promis, nous allons vous raconter la suite de la fable «Le chameau et le lion», tirée du Kelila et Dimna. Nous vous relaterons, ensuite, l’histoire qui a donné naissance à un proverbe persan. Restez avec nous.

Nous avons dit, la dernière fois, que dans les temps anciens, il y avait un dromadaire qui, un beau jour, en eut assez de transporter, ici et là, sur son dos, les lourds fardeaux des caravanes commerciales. Il se sauva donc et s’enfuit, au grand galop, dans le désert. Le dromadaire arriva près d’une forêt verdoyante. Il ignorait qu’un lion régnait sur tous les animaux de cette forêt ; il ignorait, aussi, que le loup cruel, le chacal rusé et le noir corbeau lui étaient, corps et âme, voués. Le lion permit au dromadaire de vivre dans la forêt, sous sa protection. La vie s’écoulait, ainsi, paisiblement, dans la forêt, jusqu’au jour où le lion fut blessé, dans la bataille avec un éléphant et ne put plus chasser. Le loup, le chacal et le corbeau, qui vivaient à ses dépens, n’avaient plus rien à manger. Le lion dit à ses sujets de chercher, dans les alentours, un gibier pour qu’il l’abatte. Le loup, le chacal et le corbeau ne trouvèrent de plus gros gibier que le dromadaire, qui n’était, à leurs yeux, qu’un étranger ; mais il était très difficile de persuader le lion de tuer le dromadaire, car le lion lui avait accordé l’asile et il était son hôte.

Le corbeau dit : «Il nous faut un stratagème, pour convaincre le lion. Attendez-moi ici ; je dois partir, je vous expliquerai le plan, dès mon retour». Et il prit son envol, sans perdre de temps. Et, maintenant, la suite de l’histoire

Le corbeau se rendit chez le lion. Le Sultan de la forêt rugit, avec impatience : «Que veux-tu ? As-tu trouvé de quoi manger ?» Le corbeau se fit tout petit et répondit : «Sire, nous avons cherché partout, mais nous sommes devenus si faibles que nous ne pouvons plus marcher beaucoup. Mais nous avons trouvé la solution de notre problème. Si vous le permettez, je l’expliquerai, en toute franchise, sans faire de détour». Le lion dit : «Très bien, quelle est ta proposition ?» Et le corbeau de répondre : «En vérité, Sire, le dromadaire n’est qu’un étranger, parmi nous. Depuis tout ce temps qu’il est ici, sous votre protection, il n’a fait que manger et dormir ; il est, donc, devenu si gros, qu’il va éclater un de ces jours. Il ne nous est utile que pour sa chair, qui pourrait nous sauver de la faim…»Mais le lion ne permit pas au corbeau de terminer sa phrase. Il rugit de colère : «Honte à ceux qui parlent d’amitié, mais qui n’accordent pas la moindre attention à la probité et aux liens entre amis. Comment pourrions-nous tuer le dromadaire, alors que nous lui avons promis notre protection ? Pourquoi me pousses-tu à ne pas tenir ma parole?» Le corbeau se fit encore plus petit, mais ne désarmant pas devant la colère du lion, il dit : «Vous avez tout à fait raison, Sire. Or, les sages conseillent qu’en cas d’urgence, une personne peut être sacrifiée, pour sauver les autres. Le dromadaire est seul, alors que nous sommes quatre. Tenant compte de votre promesse, nous pouvons y trouver une solution logique, qui ne serait plus une violation de la parole donnée. Tous ceux qui se font la guerre, étaient naguère des amis. Nous aussi, nous pouvons trouver un bon prétexte, pour nous absoudre. Le dromadaire était, de surcroît, sous votre protection, mais dès que vous lui refuserez votre protection, il sera mis en pièces par les animaux sauvages. En tout cas, nous sommes tous prêts à nous sacrifier pour vous». Le corbeau parla, ainsi, un moment, puis, il se tut, permettant au lion de réfléchir sur sa proposition. Or, le lion se mura dans le silence.

Le corbeau retourna vers le loup et le renard. «Tout est prêt, annonça-t-il, j’ai parlé avec le lion, à propos du dromadaire. Il fut, d’abord, très en colère, mais il a, enfin, accepté. Maintenant, il nous reste qu’à persuader le dromadaire de nous accompagner chez le lion, pour l’assurer, comme nous, de son indéfectible dévouement». Le chacal et le loup approuvèrent le plan du corbeau. Les trois larrons se rendirent, chez le dromadaire, qui était en train de digérer, tranquillement, le tas d’herbe qu’il avait mangé. Le chacal commença le premier ; il prit son ton le plus mielleux, pour dire : «Monsieur le dromadaire, nous voulons vous consulter, à propos d’une affaire, qui nous préoccupe, depuis un certain temps. Nous avons trouvé en vous une personne pleine d’expériences qui pourrait nous aider à régler ce problème». Le dromadaire répondit : «Je ne mérite pas vos louanges». Le chacal s’empressa de dire : «Le monde entier est au courant de vos vertus, il vous loue pour votre fidélité. Comme vous le savez, pendant tout ce temps, nous avons vécu, tranquillement, grâce au lion, qui nous protégeait et nous défendait. Mais, il est maintenant tombé malade et ne peut plus chasser. Or, il nous incombe de lui manifester notre gratitude et de l’aider à guérir, même si ce ne sont que de douces paroles, pour, ainsi, l’assurer de notre fidélité. Nous voulons, donc, nous rendre de ce pas chez le lion et lui dire que nous sommes prêts à nous sacrifier pour lui. Je dirai que je souhaite être son déjeuner. Vous, vous pourrez lui dire que vous aimeriez être son dîner ; le loup et le corbeau diront, pour leur part, les mêmes choses». Le loup dit : «Si nous n’agissons pas, les gens nous reprocherons plus tard notre infidélité». Et le corbeau de poursuivre : «Oui, le lion était très triste, hier ; il disait que, tout au long de sa vie, il avait rendu service aux autres, mais, qu’aujourd’hui qu’il est malade, personne ne lui demande même de ses nouvelles. Le lion a un cœur d’or, je suis sûr que si nous lui parlons ainsi, il sera plus gentil avec nous».

Face à de tels arguments, le dromadaire s’empressa de dire : «Excellente idée! Il ne m’a jamais fait le moindre mal. Il faut nous rendre chez lui ; je suis prêt à vous suivre». Tout ce monde se rendit chez le lion. Le corbeau commença le premier : «Sire ! Cela fait longtemps que nous vivons dans la paix, grâce à vous ! Nous voulons vous exprimer notre pleine gratitude ; il se pourrait que ma chair vous soit utile. Je suis donc prêt à me sacrifier, afin que vous guérissiez». Le chacal s’écria : «Ô corbeau ! Ta chair est coriace et incomestible !» Le lion hocha la tête, en signe de refus ; le corbeau, tout penaud, retourna à sa place. Le chacal poursuivit : «Sire ! Je suis prêt à me sacrifier pour vous, afin de vous rendre, ainsi, une petite part de tout ce que vous avez fait pour moi». A ce moment là, le loup hurla : «Ô chacal débile ! Tu es un animal lâche, ta chair ne convient pas à un lion».

Le lion refusa, encore une fois, de la tête. Le chacal se fit tout petit et regagna sa place. Ce fut au tour du loup de haranguer : «Je suis fort, j’espère que ma chair vous conviendra. Je suis prêt à me sacrifier, pour vous !» Le chacal et le corbeau s’écrièrent d’une même voix : «Ô loup, certes, cela montre votre fidélité, mais votre chair est nuisible pour le lion».

Ce dernier ne dit rien, et le loup baissa la tête, tout honteux. C’était, maintenant, au tour du dromadaire de parler. Le brave dromadaire, qui, au début, avait été inquiet, s’était senti rassurer par les paroles des autres. Il dit : «Je voudrais pouvoir vous remercier pour tout ce que vous avez fait pour moi, pour votre gentillesse. Je suis donc prêt à me sacrifier pour vous ; j’espère que…» Mais le corbeau, le chacal et le loup ne le laissèrent pas terminer sa phrase et ils dirent d’une seule voix : «Par de telles paroles, tu as exprimé ta fidélité. Etant donné que ta chair est délicieuse, elle est convenable pour le lion. Nous t’avons toujours admiré pour ton esprit de responsabilité». Et tous ensemble, ils se jetèrent sur le pauvre dromadaire et s’en régalèrent. Ce fut, ainsi, le sort du naïf dromadaire qui avait fui le travail, pour tomber dans le piège de ses ennemis.

«T’as vu la graine, t’as pas vu le piège ?» Oui, il s’agit, bel et bien, du proverbe de la semaine. Mais quelles en est l’origine ? Depuis quand, est-il passé de bouche à oreille ? Il est relaté que, dans les temps anciens, un corbeau avait fait son nid sur un arbre et un aigle, au sommet d’une très haute montagne. Notre corbeau aurait beaucoup aimé s’envoler, dans le ciel, comme l’aigle. Chaque jour, il regardait de son nid, l’aigle qui sillonnait le ciel, se perdant dans les horizons lointains. Et il poussait un grand soupir. A son tour, l’aigle apercevait du haut de son envol, le corbeau, dans son nid. Il se dit un jour : «Si je me rendais chez le corbeau et lui demandais son avis sur mon vol !» Aussitôt dit, aussitôt fait. L’aigle descendit près du nid du corbeau. Le sieur corbeau fut très content. «J’observe, toujours, avec une grande attention, ton vol dans le ciel. C’est magnifique ce que tu fais. Comme j’aimerais, moi aussi, voler comme toi», dit le corbeau. L’aigle, en tremblant de joie, se gonfla et dit : «N’y pense même pas. Moi, je suis un aigle, et toi, tu n’es qu’un corbeau. Jamais, un corbeau ne peut voler comme un aigle». Le corbeau reconnut humblement: «C’est vrai. Mais je peux toujours en rêver. Il est toujours permis d’en rêver. En fait, dis-moi, lorsque tu voles si haut, comment vois-tu mon nid, l’arbre, la terre ?» L’aigle voulut répondre que les maisons et les arbres semblent si petits, du haut du ciel, qu’il ne pouvait pas les voir. Or, la vanité empêcha l’aigle de dire la vérité et d’avouer qu’il ne pouvait tout voir tout, lorsqu’il volait si haut.

L’orgueilleux aigle battit, donc, des ailes et dit : «Je ne suis pas seulement capable de voler très haut, mais j’ai, aussi, une vue très perçante. Je peux percevoir l’œuf d’un moineau, dans son nid, une graine, sur la terre».

Le corbeau qui ne pouvait pas croire tout ce que lui racontait l’aigle, dit : «Eh bien, dis-moi, que vois-tu dans le lointain ?» L’aigle jeta un coup d’œil vers le lointain et ne vit rien. Toutefois, il ne voulut pas perdre la face : «J’aperçois, dans le lointain, quelques graines». Le sieur corbeau fit un grand effort, ouvrit et ferma ses yeux, mais, en vain. Et il s’adressa à l’aigle prétentieux : «Je veux bien croire que ta vue est aussi puissante que ton vol. Mais si on s’envolait ensemble vers ces graines ?»

L’aigle accepta. Tout au long du chemin, il se disait : «Quel stupide corbeau! Il y aura, ici, certainement quelques graines, pour que je les lui montre». L’aigle prit son envol et descendit vers la terre, pour trouver des graines. Quant au corbeau, il essayait de le rejoindre. L’aigle aperçut, soudain, des graines et se dit : «Quelle chance ! Je descends et j’y attendrai le corbeau». L’aigle fit un tour et fonça vers les graines. Mais à peine était-il arrivé près des graines, qu’il se vit empêtré au milieu du filet d’un chasseur. L’orgueilleux aigle se débattait, pour se sauver, mais plus il se démenait, plus il s’emberlificotait dans les mailles du filet. Il aurait souhaité que le chasseur vienne et qu’il l’emporte, avant que le corbeau ne le voie, dans ce piège. Mais pas de chasseur à l’horizon. Le corbeau arriva et aperçut le pauvre aigle, au milieu du filet. L’aigle dit, pourtant : «C’étaient ces graines là que j’avais aperçues sur cet arbre». Mais le sieur corbeau, qui avait tout compris, ne put s’empêcher d’éclater de rire : «C’est vraiment étrange ! Tu as pu voir des graines si petites, de si loin, mais tu n’as pas aperçu ce grand piège ?»

Honteux, l’aigle dit : «Pardonne-moi, je t’ai menti. Aide-moi à sortir de ce piège». Et le corbeau de répondre : «Il faut que je cherche une souris, j’espère que, pendant ce temps-là, le chasseur ne viendra pas».

Et depuis, lorsque la vanité met un prétentieux dans l’embarras, on dit : «T’as vu les graines, t’as pas vu le piège»

 

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