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samedi, 05 octobre 2013 03:09

...Le Québec et la France dans les mêmes tentacules, par Richard Le Hir

...Le Québec et la France dans les mêmes tentacules, par Richard Le Hir
IRIB-J’ai beau m’y attendre,
je suis toujours surpris à chaque fois que je découvre une nouvelle manifestation de la mise en coupe réglée de notre patrimoine collectif par l’Empire Desmarais.

Vous vous souvenez de la sortie récente de Daniel Breton, l’ex-ministre de l’Environnement du PQ qui a dû démissionner dans la foulée de la tempête médiatique savamment orchestrée autour de sa prétendue ingérence dans les affaires du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) peu de temps après sa nomination, et nommé au printemps dernier adjoint parlementaire à la première ministre (volet électrification des transports), à propos des investissements étrangers dans l’industrie éolienne ?

Sa déclaration, dont allaient encore se saisir certains médias et des adversaires politiques pour tenter de le discréditer, avait été la suivante :

« Ce matin, il y a une annonce d’éolien de 300 mégawatts dans la région de la Matapédia qui va avoir lieu et je voudrais que vous voyiez la différence entre “être maîtres chez nous” du PQ et “maîtres chez nous” du Parti libéral, a déclaré Daniel Breton mercredi matin, s’arrêtant sec devant les journalistes qui ne lui avaient même pas posé de questions.

Ce contrat-là appartient à 50 % à une compagnie pétrolière albertaine, Enbridge, et à 50 % à Électricité de France (EDF). Je comprends qu’il y a des emplois en jeu, c’est important, les emplois, pour cette région-là, mais moi, je veux beaucoup plus que ça, le PQ veut beaucoup plus que ça. Ce qu’on veut, c’est les profits ici et la propriété ici. C’est ça, être “maîtres chez nous”. »

Un seul journaliste, Michel Hébert du Journal de Québec, et il n’est pourtant pas d’habitude un sympathisant du PQ ou un « fan » de Daniel Breton, est venu à sa rescousse dans un article intitulé « M. Breton a raison » que je cite au complet tant il est éclairant :

Il a raison, Daniel Breton ! Il a beau mettre son gouvernement dans l’embarras, il a parfaitement raison : le développement de l’industrie éolienne est absurde et ne profitera pas aux Québécois.

Cette aventure fera la fortune de multinationales et donnera du boulot à une poignée de travailleurs de chez nous pour le confort desquels tout le monde paiera plus cher l’électricité.

Hydro-Québec l’admet devant la Régie de l’énergie : pour payer l’électricité des éoliennes plantées en Gaspésie, on paiera tous plus cher chaque mois. Et pour un sacré bout de temps. Quelle aubaine pour les Français et les Albertains, qui disent investir chez nous !

On leur garantit des profits juteux, plus juteux que ne le seront jamais vos REÉR…

C’est bien beau de subventionner des emplois, de voler au secours de la Gaspésie en plantant des moulins à vent un peu partout. C’est bien beau le pétage de bretelles régional, mais jusqu’où ira-t-on dans la déraison ?

POLI

Daniel Breton n’est peut-être pas d’une rectitude politique exemplaire, ça, on le sait. Même Pauline Marois le lui pardonne d’emblée. Mais il a été poli, le député Breton. Parce qu’il aurait pu taper plus fort que ça. Il aurait pu dire que se lancer dans l’industrie éolienne comme on le fait n’a pas de sens, point ! On peut bien se fâcher contre les investisseurs étrangers qui viennent tirer des profits de notre vent, mais faut-il les en blâmer si nous sommes assez caves pour le leur permettre…

EXPORTATIONS

Les exportations d’Hydro-Québec piétinent depuis des années et, en 2012, elles étaient inférieures de 500 millions au niveau de 2008. La demande américaine fléchit, les prix aussi. Quelle logique sous-tend ces pseudo investissements ?

Ça fait des années qu’au ministère des Ressources naturelles, on sait que le Québec n’a pas besoin de l’électricité produite par les éoliennes. C’est une « demande du milieu », dit-on. Le « milieu » qui profitera de redevances payables par l’ensemble des Québécois.

En vérité, l’industrie éolienne est une variante raffinée de l’aide sociale. On fait produire en région une énergie dont nous n’avons pas besoin afin de créer artificiellement des emplois insoutenables selon les règles économiques habituelles. Quand le barrage de La Romaine sera prêt et que l’électricité sera encore plus largement disponible, qu’arrivera-t-il aux prix sur les marchés de l’énergie ? Sous la pression du gaz naturel et du pétrole de schiste, le prix de l’électricité sera en baisse. Mais la facture refilée aux Québécois sera en hausse.

[Mes caractères gras. Article également publié dans le Journal de Montréal du 21 septembre 2013]

Le projet de Lac-Alfred dans Matapédia n’est pas le seul du genre dans lequel soient associés EDF (par l’entremise de sa filiale EDF Énergies Nouvelles EN Canada) et Enbridge. Les autres sont Massif du Sud, Le Granit, Rivière-du-Moulin et Clermont, tous situés dans le bas du fleuve, tant sur la rive nord que la rive sud.

EDF, c’est Électricité de France, l’ancienne société d’État privatisée en novembre 2004 sous la présidence de Jacques Chirac. Un an plus tard, elle introduisait 15 % de son capital à la Bourse de Paris. En 2007, Nicolas Sarkozy succède à Jacques Chirac.

Déjà présents dans le capital de GDF-Suez, produit d’une fusion entre une autre société d’État privatisée, Gaz de France, et Suez, une entreprise spécialisée dans les services aux collectivités, Paul Desmarais et son associé Albert Frère profitent de leurs excellentes relations avec Sarkozy, qui, en 2008, leur a d’ailleurs exceptionnellement décerné à tous deux la Grand Croix de la Légion d’Honneur, distinction généralement réservée à des chefs d’État, pour se faire introduire dans le capital d’EDF. Ils y sont représentés depuis cette même année par Bruno Lafont, le PDG des ciments Lafarge, sous le contrôle de Pargesa.

Pour leur donner un peu plus de poids au conseil d’administration d’EDF et pour représenter l’État qui en demeure le principal actionnaire, Sarkozy y nomme également Pierre Mariani, son ancien directeur de cabinet lorsqu’il était ministre du Budget au milieu des années 90. Celui-ci est entre temps passé dans les services financiers et notamment chez BNP Paribas, une entreprise alliée du tandem Desmarais/Frère. Michel Pébereau, son ancien PDG qui jouit toujours du titre de Président d’honneur, siège d’ailleurs au conseil de Pargesa.

On se surprend à trouver au conseil d’EDF la directrice générale de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris, Mireille Faugère. Il faut comprendre qu’elle a elle aussi été nommée par Sarkozy pour représenter l’État actionnaire, et le « hasard », qui fait si bien les choses quand il s’y met, veut aussi qu’elle entretienne des liens indirects avec l’Empire Desmarais par l’entremise de l’Institut Montaigne (l’équivalent en France de l’Institut économique de Montréal) au conseil d’administration duquel elle siège en compagnie, entre autres, de Lionel Zinsou, le président de PAI Partners (anciennement Paribas Affaires Industrielles).

L’ancien président de PAI Partners, qui siège d’ailleurs toujours à son comité de surveillance, est en effet nul autre qu’Amaury de Seze, vice-président du conseil d’administration de la Corporation financière Power, la filiale financière du groupe Power aux côtés de MM. Henri-Paul Rousseau et Michel Plessis-Bélair, ce dernier siégeant également au conseil d’administration d’Hydro-Québec depuis 2004.

Si tous ces liens croisés vous donnent le tournis, ne vous en faites pas, c’est voulu. Ils correspondent d’une part à la nécessité de combiner les leviers financiers et politiques du groupe pour obtenir l’effet de démultiplication le plus fort possible, et d’autre part à celle d’embrouiller les pistes le plus longtemps possible pour toujours bénéficier de la difficulté de remettre en question un fait accompli.

Ce dernier point nous permet d’ailleurs de comprendre toute l’importance stratégique que revêtait pour l’Empire Desmarais l’acquisition par Hydro-Québec d’Énergie NB fin 2009 et début 2010. Si ce projet s’était concrétisé, la combinaison des deux entreprises en aurait fait une entreprise interprovinciale, donc assujettie à la compétence fédérale en vertu de la Constitution canadienne, et le gouvernement Charest nous aurait ensuite annoncé, sur un ton hypocritement résigné, que la perte de contrôle du gouvernement du Québec sur Hydro-Québec en justifiait la privatisation. Au bénéfice de qui, croyez-vous ?

Car il faut bien comprendre que le tandem Desmarais-Frère est parvenu à un degré de contrôle assez remarquable dans le domaine de l’énergie à l’échelle mondiale avec ses participations directes dans ces entreprises françaises que sont la pétrolière Total, GDF Suez, EDF, et indirectes dans le fouillis québéco-canadien Nouveler-Noverco-Gaz Métro-Enbridge, sans parler de ses participations cachées dans Pétrolia et tout ce qui grouille et grenouille dans le domaine pétrolier, gazier, éolien et solaire au Québec.

Ce contrôle, ils l’ont obtenu par une combinaison assez extraordinaire de sens stratégique, de culot, d’influence et… d’autre chose dont la nature et la légalité restent à déterminer.

Ce qu’on sait toutefois, c’est qu’en France comme au Québec, ils ont bénéficié du soutien actif et de la collaboration de ces grandes institutions financières d’État que sont la Caisse des Dépôts et Consignation (CDC) et la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ), dans des circonstances et à des conditions qui soulèvent des questions sur la transparence et l’intégrité des transactions.

En France, ces questions ont été soulevées par un investisseur, Jean-Marie Kuhn, qui prétend avoir été floué par ces manoeuvres, et a même porté plainte contre le dynamique duo Desmarais/Frère pour « abus de pouvoir, corruption active et passive, trafic d’influence » en juillet 2012.

Au Québec, je soulève régulièrement ces questions ici même sur Vigile depuis 2009, et j’ai également consacré un ouvrage à ce sujet intitulé « Desmarais : La Dépossession Tranquille », paru aux Éditions Michel Brûlé en avril 2012.

Je travaille actuellement à la rédaction d’un autre ouvrage consacré à l’appui actif de Henri-Paul Rousseau, passé directement vice- président du conseil à la Financière Power en 2009 après avoir assumé la direction de la CDPQ pendant six ans, aux intérêts Desmarais pendant qu’il présidait aux destinées de cette institution.

En raison de délais trop serrés et de sa candidature à la mairie de Montréal cet automne, l’éditeur a choisi de reporter la parution de cet ouvrage, initialement prévue pour le mois prochain, à avril 2014.

Les liens étroits entre les activités de Paul Desmarais et son comparse Frère en France et au Québec soulèvent une question de très haute politique extrêmement délicate.

En effet, les liens entre la France et le Québec ont repris une tournure active à la faveur de la Révolution tranquille dans les années 1960 et de la priorité que le Gal De Gaulle a bien voulu leur attribuer, notamment à l’occasion de sa visite de 1967 lorsqu’il s’est écrié du haut du balcon de l’Hôtel de Ville de Montréal « Vive le Québec libre ! ».

Au cours des quarante-cinq dernières années, Paul Desmarais a fait tout ce qui était en son pouvoir, et il est considérable, pour empêcher les Québécois d’accéder à l’indépendance à laquelle De Gaulle les avait encouragés.

Mais lorsque il a mesuré les obstacles que l’establishment canadien multipliait devant lui et qu’il a compris qu’il pouvait tirer les marrons du développement des rapports France-Québec à son avantage, il a profité de ces liens pour promouvoir ses propres intérêts. L’obtention en 2009 de la plus haute distinction civile française constitue une mesure très publique de son succès.

L’autre mesure, la vraie, en « bonnes espèces sonnantes et trébuchantes », vous pouvez la trouver dans le nombre surprenant d’entreprises françaises dans lesquelles il détient des participations, tant celles dont on peut trouver la trace parce que cette participation est suffisamment importante pour être à déclaration obligée, que toutes les autres dans lesquelles il est présent à moins de 5 % du capital mais sur lesquelles il est quand même en mesure d’exercer un contrôle par le jeu d’un pacte avec d’autres actionnaires qui sont ses alliés.

Cette situation crée pour le Québec un véritable dilemme. Comment remettre l’Empire Desmarais à sa place sans compromettre les relations du Québec avec la France et les entreprises françaises dans lesquelles cet empire détient des participations, et avec lesquelles le Québec a intérêt à entretenir des liens étroits ? Plus concrètement, comment faire comprendre à une entreprise comme EDF que certaines des positions qu’elle s’est acquise au Québec sont le résultat de jeux d’influence inacceptables de la part d’un de ses actionnaires importants et pourraient devenir sujettes à révision.

Ainsi, l’une des filiales d’EDF, Veolia, a elle-même une filiale, Dalkia, qui a obtenu en juin 2011 le contrat d’entretien du nouveau Centre hospitalier universitaire de Montréal (CHUM) pour une période de trente ans dans des conditions sur lesquelles le vérificateur général du Québec avait émis de sérieuses réserves.

« Comme par hasard », le CHUM, dans une démarche alors sans précédent pour un service public au Québec, avait engagé à l’automne 2009 un nouveau directeur général qui, autre hasard, se trouvait à avoir dirigé le CHU de Rouen et avoir entretenu des liens si étroits avec Dalkia qu’il avait été invité à rendre un témoignage louangeur envers cette dernière dans le cadre du rapport annuel de l’entreprise en 2005 (p.19).

Vous ne serez donc pas surpris d’apprendre que Christian Paire a joué un rôle clé dans l’évaluation des propositions qui ont conduit au choix de Dalkia pour assumer pendant trente ans à compter de sa mise en service l’entretien du nouveau CHUM, et dans une organisation aussi complexe, il ne s’agit pas du ménage.

Aujourd’hui, devant certains dérapages pourtant prévisibles, le conseil d’administration du CHUM présidé par un proche de l’ancien premier ministre Jean Charest et du Parti Libéral du Québec, maintenant dans l’opposition, tente par tous les moyens de se débarrasser de Christian Paire, le plus discrètement possible. Viendra ensuite le contrat d’entretien de 30 ans.

Notons en passant que le Groupe Industriel Marcel Dassault est représenté au CA de Veolia depuis le 7 mai 2010, et que Laurent Dassault siégeait encore jusqu’à récemment au conseil d’administration de Power Corporation (étrange ou opportune démission), et qu’il siège au comité de Sagard Private Equity Partners, un fond européen également administré par l’empire Desmarais, tout comme l’est le fonds Sagard Capital Partners Management, américain celui-là.

L’ancien président Nicolas Sarkozy et l’ancien premier ministre Jean Charest, du temps où ils étaient aux affaires, ont créé, au sein de leurs appareils gouvernementaux respectifs, les conditions propices à l’exploitation systématique du patrimoine public dont ils étaient les gardiens au bénéfice des financiers Paul Desmarais et Albert Frère. Reste maintenant à établir quelle a été la contrepartie, sous quelle forme elle a été ou continue d’être acquittée, et par quel canal elle est passée ou continue de le faire.

Richard Le Hir

Vigile.net

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