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lundi, 26 janvier 2015 02:17

Drones : une guerre à outrance, perpétuelle et sans limites

IRIB- Le droit de poursuivre une proie, partout où il peut se trouver,
transforme la façon dont nous comprenons les relations internationales.
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Le Pakistan est un des pays les plus touchés par les attaques de drones américains, lesquels tuent, à chaque occasion, de nombreux civils

Ce Noël, aux États-Unis, les petits drones étaient sous l’arbre, parmi les cadeaux les plus populaires, les fabricants déclarant qu’ils avaient vendu 200.000 nouveaux véhicules aériens, sans pilote, pendant ces dernières vacances. Alors que la rapide infiltration des drones, dans le domaine du jeu, reflète, clairement, l’idée que les drones sont devenus une arme commune, pour les forces armées, leur apparition, dans les magasins Walmart, sert, à leur tour, à normaliser leur déploiement, dans l’armée.

Les drones, que Grégoire Chamayou étudie en profondeur, dans son nouveau livre "Théorie du Drone", ont un pouvoir unique de séduction, propre à attirer les militaires, les politiciens et les citoyens.

Chercheur en philosophie, au Centre National de la Recherche Scientifique, à Paris, Chamayou est l’un des penseurs contemporains les plus pertinents, dans le champ d’étude du déploiement de la violence. Et tandis que son nouveau livre offre une histoire concise des drones, il se concentre sur la façon, dont les drones sont en train de changer la guerre et sur leur potentiel, pour modifier l’arène politique des pays qui les utilisent.

Une arme plus humaine ?

Chamayou souligne comment les drones sont en train de changer sur trois aspects majeurs, notre conception de la guerre. Tout d’abord, l’idée d’une frontière ou champ de bataille est vidée de son sens, comme l’est l’idée qu’il y a des endroits particuliers - comme les lieux d’habitation - où le déploiement de la violence est considéré comme criminel.

Alors qu’autrefois, la légalité de tuer était dépendante de l’endroit où le meurtre était commis, aujourd’hui, les avocats américains soutiennent que le lien traditionnel entre les espaces géographiques - comme le champ de bataille, la maison, ou la mosquée - et les formes de violence, ne sont plus à jour. En conséquence, chaque lieu devient un site potentiel de la violence d’un drone.

Deuxièmement, les drones sont considérés comme des armes précises. La précision, cependant, est un concept glissant. Pour l’un, couper la tête d’une personne, avec une machette, est beaucoup plus précis que n’importe quel missile, mais, en Occident, il n’y a pas de soutien politique ou militaire, pour ce genre de précision.

En effet, les cibles de cette «précision» s’avèrent être une catégorie, extrêmement, large. Les États-Unis, par exemple, comptent comme combattants, dans une zone de frappe, tous les hommes en âge de porter les armes, à moins qu’il y ait une information explicite prouvant leur innocence, à titre posthume.

La vraie ruse touche la relation entre précision et géographie. En tant qu’armes de précision, les drones rendent les contours géographiques hors de propos, puisque la précision apparente de ces armes justifie l’assassinat de terroristes présumés, dans leurs sanctuaires.

Une zone de frappe légale est, alors, assimilée à n’importe quel lieu où peuvent frapper les drones. Et comme un «meurtre ciblé» peut se produire n’importe où, on peut, alors, tuer des suspects n’importe où - même dans les zones, traditionnellement, considérées comme hors des limites.

Enfin, les drones changent notre conception de la guerre, car il devient, dans les mots de Chamayou, a priori, impossible de mourir, alors que l’on tue. Un officier de l’armée de l’air a formulé cette idée de base, de la manière suivante : «Le véritable avantage des systèmes aériens sans pilote, c’est qu’ils vous permettent de protéger le pouvoir, sans vous rendre vulnérables».

En conséquence, les drones sont déclarés être des armes plus humaines, sous deux, aspects : elles sont précises vis-à-vis de l’ennemi, et elles veillent à ce que l’auteur ne subisse aucun coût humain.

De la conquête à la poursuite

Si Guantanamo était l’icône de la politique anti-terroriste du président George W. Bush, les drones sont devenus l’emblème de la présidence Obama. En effet, Chamayou soutient que Barack Obama a adopté une doctrine anti-terroriste totalement différente par rapport à celle de son prédécesseur : tuer plutôt que capturer et remplacer la torture par des assassinats ciblés.

La doctrine d’Obama entraîne un changement dans le paradigme de la guerre. Contrairement au théoricien militaire Carl Von Clausewitz qui affirmait que la structure fondamentale de la guerre est un duel de deux combattants en face l’un de l’autre, nous avons maintenant, selon la formule de Chamayou, un chasseur poursuivant sa sa proie.

Chamayou, qui a également écrit Chasses à l’homme : Une histoire philosophique, raconte comment selon la loi commune anglaise on peut chasser des blaireaux et des renards sur les terres d’un autre, « parce détruire ces créatures est considéré comme profitable au public ». C’est précisément ce genre de loi que les États-Unis aimeraient voir appliquer aux drones, affirme-t-il.

La stratégie de la chasse à l’homme militarisée est essentiellement préventive. Il n’est pas question de répondre à des attaques réelles, mais plutôt d’empêcher la possibilité de nouvelles menaces par l’élimination anticipée des adversaires potentiels.

Selon cette nouvelle logique, la guerre n’est plus basée sur la conquête - Obama n’est pas intéressé à coloniser le nord du Pakistan - mais sur le droit de poursuite.

Le droit de poursuivre sa proie partout où elle peut se trouver, à son tour, transforme la façon dont nous comprenons les principes de base des relations internationales, car elle sape la notion d’intégrité territoriale et la définition généralement acceptée de la souveraineté comme autorité suprême sur un territoire donné.

La transformation du paradigme de la guerre selon Clausewitz, se manifeste d’autres manières. Les guerres de drones sont des guerres sans pertes ou défaites, mais elles sont aussi des guerres sans victoire. La combinaison des deux prépare le terrain pour une violence perpétuelle, le fantasme utopique de ceux qui profitent de la production de drones et d’armes comparables.

Politique dans les États-drones

En outre, les drones changent la politique dans les états qui en produisent. Comme les drones transforment la guerre en un acte fantomatique téléguidé, orchestré depuis une base dans le Nevada ou le Missouri où les soldats ne risquent plus leur vie, l’attitude critique des citoyens envers la guerre est également profondément transformée, modifiant pour ainsi dire, la vie politique au sein des États-drones .

Les drones, explique Chamayou, sont une solution technologique face à l’incapacité des politiciens à mobiliser un soutien du public pour la guerre. Dans l’avenir, les politiciens pourraient ne plus avoir besoin de rallier leurs concitoyens, car une fois que le déploiement d’une armée constituera uniquement à mobiliser des drones et des robots, le public ne sera même plus tenu de savoir qu’une guerre est menée. Par conséquent, alors que les drones aident à légitimer la guerre aux yeux des populations grâce à la réduction des risques, ils assurent une acceptation du même public sans rapport avec le processus politique de décision relatif à la guerre.

Cela réduit considérablement le seuil de recours à la violence, tant et si bien que la violence apparaît de plus en plus comme une option par défaut pour la politique étrangère. En effet, la transformation des guerres en une entreprise sans risque les rendra encore plus omniprésentes qu’elles ne le sont aujourd’hui.

Cela aussi va être l’un des legs d’Obama.

Neve Gordon

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