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mercredi, 12 juin 2013 10:31

Qu'est-ce "le croissant chiite"? l'inventeur du terme l'explique....

Qu'est-ce "le croissant chiite"? l'inventeur du terme l'explique....
IRIB-Interview de Bassam Tahhan 21 mai 2013 (1)

 Frédéric Saillot : Vous avez créé le concept de croissant chiite, pouvez-vous préciser quand exactement ?

Bassam Tahhan : Le croissant chiite est un terme que j'ai lancé très tôt, suite à la révolution khomeiniste. Avant de parler de l'historique du terme, je souligne que ce terme de croissant chiite a été repris par le Pentagone, par beaucoup d'analystes, sans me citer d'ailleurs, et par le roi Abdallah de Jordanie, qui l'a rendu quelque peu célèbre en disant qu'il y avait un croissant chiite dans la région. Sur les lèvres du roi Abdallah, le terme de croissant chiite signifiait un danger pour les sunnites, puisqu'il est hachémite et qu'il se considère un peu comme l'étendard du sunnisme dans le Proche-Orient. Le terme de croissant chiite a été dénaturé par ceux qui l'ont employé, c'est presque devenu un terme à résonnance péjorative comme quoi ce sont les chiites qui cherchent à faire de la propagande pour leur confession, à contrer le sunnisme, enfin ça a été chargé de beaucoup de sens négatifs par les Américains et les Occidentaux et évidemment par l'Arabie saoudite et tous ces pays qui soutiennent la politique américaine dans la région.

Mais en fait l'historique est beaucoup plus ancien. Cela remonte à l'époque fatimide des chiites en Egypte. A l'époque la Syrie avait beaucoup plus de chiites qu'aujourd'hui et l'Egypte était fatimide, c'est-à-dire chiite. Pourquoi ce terme de croissant ? Parce que sa forme est un demi-cercle et que le rêve des Fatimides était de partir de l'Egypte, en passant par la Syrie, pour encercler Bagdad et faire tomber le califat sunnite de Bagdad. Il y avait à l'époque trois califes : l'un en Egypte, le second en Andalousie et le troisième à Bagdad. Les Fatimides à cette époque ont fait connaître au Caire et à cette région un épanouissement économique et culturel. Le glas de la décadence va sonner pour eux avec l'arrivée de Saladin (1138-1193). Le calife fatimide va inviter Saladin chez lui comme chef des armées et Saladin va finir par le détrôner et par casser le croissant chiite au nom du sunnisme. Les grandes conversions des chiites de Syrie vers le sunnisme remontent à cette époque. Avant que Saladin n'arrive à casser ce croissant chiite, ce croissant était très actif en Syrie, en Irak, en Palestine, dans tout le Proche-Orient, dans une sorte d'essor confessionnel et dans l'espoir de supprimer le califat de Bagdad qui devenait fébrile. Mais au lieu de gagner la bataille contre le califat de Bagdad, contre le sunnisme, les Fatimides vont perdre devant cette personnalité exceptionnelle, d'origine kurde, que fut Saladin, qui devint une véritable légende dans le monde musulman en libérant Jerusalem des Croisés. Ceci dit, il faut ramener les choses à leur juste mesure, Saladin ne va pas chasser les Croisés de Palestine, il va juste remporter la victoire de Jerusalem.

Donc lorsque j'ai relancé le terme de croissant chiite, je m'inspirais de l'exemple fatimide. Je disais qu'en fait, ce qui était en train de se passer sous nos yeux, avec l'arrivée de Hafez el Assad au pouvoir, c'était une renaissance du croissant chiite. Et je m'explique : la révolution de Khomeiny a lieu dans les années 80, mais dix ans auparavant, en 1970, Assad arrive au pouvoir. N'oublions pas qu'Assad appartient à une minorité chiite, qu'on appelle les alaouites, qui ne sont pas forcément fatimides et qui ne sont pas duodécimains comme ceux d'Iran, mais qui se réclament du chiisme. Je rappelle aussi que sur la chaire de la mosquée des Omeyades de Damas, les Omeyades vont maudire Ali, cousin du prophète et grande figure fondatrice du chiisme, pendant des décennies, jusqu'à l'arrivée d'un calife pieux, sunnite, que l'on appelle Omar Ben Abdil Aziz (682-720), qui va interdire que l'on maudisse Ali, parce que c'est un péché. Pour mieux comprendre l'antagonisme entre cette symbolique que va incarner Assad et les sunnites de Syrie, il faut se référer à cette malédiction d'Ali sur la chaire de la mosquée des Omeyades de Damas. Arrivé au pouvoir, Assad va donc forcément mettre mal à l'aise beaucoup de sunnites pour qui - se référant à une fatwa d'Ibn Taymiyya (1263-1328), un grand docteur de la loi sunnite - Assad n'était pas un musulman mais un alaouite, quelqu'un qui faisait partie d'une secte hérétique.

Cependant Assad était vraiment doué d'une grande intelligence stratégique et politique. On peut lui reprocher sa tendance à la dictature mais pour ce qui est du jeu stratégique, c'était vraiment un homme exceptionnel. Bien avant l'arrivée de Khomeiny au pouvoir, il va consolider ses liens confessionnels, économiques et communautaires avec les chiites du sud-Liban. C'était également bien avant que Saïd Hassam Nasrallah ne paraisse. Il y avait alors un autre leader qui s'appelait Moussa Sadr, de la famille du prophète, qui portait donc un turban noir, et qui va d'ailleurs être éliminé par Kadhafi. Cela on l'oublie : Moussa Sadr va rendre visite à Kadhafi et il va disparaître en Lybie, on ne saura jamais où il a été enterré. Le premier pas vers le croissant chiite, au sens de former un arc organique pour contrer le sunnisme et affirmer ses droits de minoritaire persécuté à travers l'histoire, va donc être effectué par Assad qui, petit à petit, va reconstruire ce croissant chiite. Pas en Egypte, avec laquelle il entretiendra cependant de bons rapports puisqu'en 1973 les deux pays seront alliés dans la guerre contre Israël, mais au Sud-Liban où il apporte son aide aux chiites. Et quand Khomeiny parvient au pouvoir, Assad entretient d'excellentes relations avec lui, car cela va dans le sens de la formation de ce croissant : voilà une doctrine non-sunnite, minoritaire, qui arrive au pouvoir et dans cet Etat puissant stratégiquement qu'est l'Iran. Suite à cela, pour prouver son lien avec l'Iran, Assad va être le seul parmi les gouvernants arabes à ne pas prendre partie pour Saddam contre l'Iran de Khomeiny. Au contraire, il va donner les missiles qu'il a reçus de l'Union soviétique à l'Iran et il va déclarer publiquement que Saddam est responsable de cette guerre, que c'est lui qui a attaqué l'Iran. C'était une note dissonante dans le paysage politique de cette époque. Toute la Ligue arabe s'était rangée derrière Saddam Hussein, tous les pays du Golfe aidaient Saddam Hussein pour casser l'Iran, et ils n'y ont pas réussi.

Finalement, celui qui va sortir victorieux de cette guerre c'est plus l'Iran que Saddam. Et quand les Américains vont commettre l'erreur d'envahir l'Irak en prônant la démocratie à l'occidentale, forcément la population irakienne, étant donné qu'elle est majoritairement chiite, allait porter au pouvoir un gouvernement chiite. Ce sont les Américains qui, par bêtise, ont complété ce croissant chiite constitué alors du Hezbollah au sud-Liban, de la côte syrienne, de la Syrie sous le pouvoir d'Assad, et voilà qu'avec l'aide de l'Iran de Khomeiny et celle d'Assad beaucoup de foyers chiites dans le Golfe commencent à s'activer, ou tout simplement à cause de la bêtise des sunnites. Le plus bel exemple en est le Bahrein, à majorité chiite, cette petite île stratégique qui est le centre de commandement de la Vème flotte américaine dans le Golfe arabo-persique. Je lance alors à nouveau le terme de croissant chiite dans mes cours et à la télévision en 2003 sur LCI. Au cours d'une émission sur cette chaîne, je déclare que les Américains commettent une grave erreur parce qu'au lieu de casser ce croissant chiite ils le consolident en amenant les chiites irakiens au pouvoir. La boucle est alors bouclée, et j'ajoute à l'époque qu'il faut aussi se méfier, parce que là, ce que font les Américains réveillent de vieux démons confessionnels dans la région. Il ne faut pas oublier qu'avec l'Irak et la Syrie, il y a la Turquie où il y a près de quinze millions d'alaouites qu'on appelle les alevis - c'est le mot turc pour alaouite - et qui sont de la même confession, plus ou moins, qu'Assad. La boucle est alors vraiment bouclée de façon bien articulée : Hezbollah, gouvernement syrien, les alevis de Turquie, les chiites en Irak, l'Iran : cela forme un croissant puissant, énorme.

C'est alors que le roi Abdallah a utilisé ce terme. Sans doute parce que j'avais dans mes cours au Collège Interarmées de Défense en 2004 un général jordanien qui est rentré en Jordanie en 2005, au moment où le roi Abdallah a dit qu'il y avait un croissant chiite dans la région. Quand Abdallah l'a lancé, il l'a peut-être entendu de ce général qui a dû en parler, parce qu'au CID ma première intervention publique devant toute la promotion a justement porté sur le croissant chiite. C'est d'ailleurs suite à cela que le CID m'a confié la direction d'un séminaire. Il y avait beaucoup de candidats colonels au CID : des Saoudiens, des Marocains, des candidats de tout le monde arabe, dont ce Jordanien, qui a appartenu à mon petit cercle fermé de séminaire. Donc je suppose que l'expression a eu du succès et que c'est là l'origine de la déclaration du roi Abdallah.

Mais après cela, les chiites eux-mêmes ont donné un sens négatif à ce concept, ayant vu que les Américains et les sunnites les attaquaient sur ce point. Alors que moi j'ai toujours donné un sens positif au concept de croissant chiite. Et là, il y a un argument de poids : si les sunnites parlent de leur propagande, de problèmes religieux, personne ne va leur dire : "c'est confessionnel". Pourquoi ? Parce qu'ils sont la majorité. C'est la logique majoritaire contre une logique minoritaire. Alors que si un chrétien ou un chiite vient à parler et à dire : "il y a un croissant chiite", on va dire que c'est du confessionalisme.

F. S. : Quel est l'aspect positif ce concept selon vous ?

B.T. : L'aspect positif de ce concept, de l'existence de ce croissant chiite, c'est que cela a permis à une communauté persécutée depuis des siècles à ne plus avoir de complexes, à ne plus être persécutée. Avant l'arrivée d'Assad au pouvoir, la majorité des jeunes filles et des femmes alaouites travaillaient comme femmes de ménage chez les sunnites et ailleurs. Et cela a créé une dynamique anti-américaine, anti-impérialiste et anti-sunnite, dans le mauvais sens du terme de sunnisme. On a vu beaucoup de conversions au chiisme chez les Libanais et les Syriens, parce que la hiérarchie bien structurée des chiites fait que le clergé paraît plus fidèle à sa mission religieuse que celui des sunnites, cela tous les Libanais vous le diront. Evidemment cela n'allait pas dans le sens du wahhabisme saoudien qui cherchait à investir le monde arabe avec son idéologie ultra-orthodoxe. Donc d'emblée, le croissant chiite a été perçu comme un danger, alors que selon moi, si l'on observe les choses objectivement sans forcément épouser le point de vue chiite, je dirais que c'est le wahhabisme saoudite qui est un danger pour le monde arabe et le monde musulman. Les salafistes sont nés de là et c'est l'Arabie saoudite qui a cassé tout projet laïque ou tout autre projet qui se distingue des projets salafiste ou wahhabite dans le monde arabo-musulman. C'est bien les Saoudiens qui se sont opposés au projet pan-arabe de Nasser, c'est eux qui se sont toujours rangés du côté de l'Occident. Et dites-moi dans quelle mesure le monde arabe a-t-il pu profiter des rentes pétrolières ? Pas grand-chose en fait.

Au contraire le croissant chiite est signe d'essor économique, culturel et religieux. Il s'agit en fait d'une réforme de la pensée religieuse comparable à la révolution protestante en Occident. Les chiites aujourd'hui sont les protestants d'hier dans le monde occidental. Et ils sont créatifs. Prenez le monde sunnite, à l'exception du Pakistan, qu'est-ce qu'il a produit par rapport à l'Iran ? L'Iran est aujourd'hui une grande puissance, elle va avoir le nucléaire, elle a une industrie militaire et une industrie civile lourdes. Malgré les sanctions, elle continue à bien survivre, elle lance un défi à l'impérialisme et à la mondialisation, et elle n'a agressé personne. Comparez cette politique iranienne  à celle des princes du pétrole : ils ne tiennent pas la comparaison. Le croissant chiite devient même le ferment d'une idéologie nouvelle, c'est un système philosophique ouvert, pas simplement chiite, mais une forme symbolique que l'on consomme comme une force dynamique qui intègre, qui agglomère les chrétiens, les sunnites, tous les gens qui veulent s'opposer à l'impérialisme américain.

Et la preuve que ce croissant chiite peut être efficace, c'est la guerre de 2006, où le Hezbollah, avec ses 6000 hommes, a affronté une des plus grandes armées du monde et l'a battue. On avait donné à l'armée israélienne un mois et trois jours pour venir à bout du Hezbollah, et bien Israël a bombardé tous les ponts au Liban, Israël a détruit le Liban mais il n'est pas venu à bout du Hezbollah. Et aujourd'hui la bataille de Qusayr est un point d'articulation essentiel dans le croissant chiite, parce qu'Israël et l'Occident veulent détruire la Syrie et isoler le Hezbollah de la côte syrienne et du gouvernement central de Damas. Géographiquement parlant, le pont entre les deux c'est la ville de Qusayr où le Hezbollah peut joindre Damas ou la montagne des alaouites ou bien encore le nord de la Syrie en passant par une voie terrestre. Parce qu'il est difficile au Hezbollah de passer par la mer, il lui faut pour cela longer toute la côte libanaise pour joindre la Syrie, alors que toute la Bekaa est chiite pratiquement et qu'au bout de cette vallée il y a la ville de Qusayr. C'est par là que les sunnites s'infiltraient et qu'ils ont construit des tunnels pour aider les rebelles à Homs.

Mais aujourd'hui on assiste à la défaite de l'Occident, parce que Qusayr va tomber entre les mains du Hezbollah et de l'armée syrienne, et le pont sera alors rétabli. L'arc chiite ou le croissant chiite, là où il était en pointillés, existe maintenant réellement. Qusayr était en pointillés, il fallait prendre cette place, et là elle est prise, à cause de la bêtise des sunnites qui ont utilisé ce passage vers la Syrie pour aider les rebelles. Donc forcément, le gouvernement syrien ne pouvait pas laisser cette région comme un libre passage. C'est un point très important au Moyen-Orient que cette ville de Qusayr.

F.S. : La différence entre les concepts de croissant chiite et d'arc chiite, c'est que le croissant chiite est plus civilisationnel et l'arc chiite plus stratégique ?

B.T. : Arc chiite si vous voulez, parce que maintenant on essaye d'atténuer cette notion de confessionnalisme, de déconfessionnaliser le terme. Les chiites cela ne leur plaît pas, mais moi je suis analyste, je ne travaille ni pour les sunnites ni pour les chiites, je pose des concepts. Les plus modernistes parlent actuellement d'arc de résistance, mais c'est l'arc chiite, c'est le croissant chiite qui est sous-entendu. On est parti du croissant chiite pour arriver à l'arc de résistance, à l'arc anti-impérialiste, c'est-à-dire qu'on a cherché à faire oublier qu'au départ il y a eu une dynamique déclenchée par ces protestants du Proche-Orient. Il s'agissait de déconfessionnaliser le terme. Mais j'insiste sur ma logique minoritaire et je crois qu'il faut appeler un chat un chat. C'est bien les chiites qui ont créé cette dynamique, ce ne sont pas les groupes salafistes musulmans qui se sont attaqués à Israël, qui ont défendu le Liban. Non, les groupes salafistes détruisent la Syrie mais ne mènent pas de guerre contre Israël. S'il y avait vraiment un croissant sunnite, et s'ils étaient restés fidèles à la cause palestinienne et à la cause anti-impérialiste, pourquoi ces salafistes, depuis qu'Israël existe, n'ont-ils pas été envoyés pour libérer la Palestine ? On les envoie juste violer les minoritaires au nord de la Syrie et détruire et piller la Syrie ? Non, c'est clair qu'aujourd'hui les véritables héros de l'islam, du tiers-monde, du pan-arabisme, des non-alignés, sont plus du côté des minorités religieuses que de la majorité sunnite.

F.S. : Puisque nous en venons à la question de la fonction du sunnisme dans la géostratégie globale : quelle est la différence entre les Frères musulmans et l'islam intégriste wahhabite du point de vue de leur instrumentalisation contre la Syrie notamment ?

B.T. : Les Frères musulmans cherchent le califat, ils veulent un califat musulman. Mais au niveau du rite et de l'organisation, ce ne sont pas des wahhabites, c'est-à-dire qu'au niveau doctrinaire ils restent sunnites, ultra mais pas wahhabites. La différence c'est que le wahhabisme est une doctrine réformatrice née en Arabie, ce qui va devenir l'Arabie saoudite. Abdel Wahhab (1703-1792), comme je l'ai expliqué ailleurs, va se lier par des liens de mariage avec les Saoudiens, et ils vont vouloir faire la propagande de cette réforme wahhabite qui repose sur un certain nombre de principes, mais les Frères musulmans n'ont jamais adhéré au wahhabisme. Ce sont deux "systèmes politiques" qui se réclament de l'islam mais qui se différencient par le rite, le droit et le système de manière générale. Les Frères musulmans évidemment ont profité des dons et des largesses de l'Arabie saoudite, ils ont été aidés, ils ont été instrumentalisés. Actuellement justement, comme il y a une différence entre Frères musulmans et wahhabites, cette différence permet à des forces musulmanes qui ne s'entendent pas entre elles de cristalliser leurs différences. Par exemple aujourd'hui le Qatar soutient les Frères musulmans, l'Arabie saoudite soutient les salafistes.

F.S. : Les salafistes ce sont les wahhabites ?

B.T. : Plutôt wahhabites oui, mais il y a des salafistes qui ne sont pas wahhabites. Le mot de salafisme avait un sens positif au départ : ce sont les gens qui imitent les anciens, les bons anciens, pas les anciens fanatiques. Mais cela a pris le sens de rétrograde, de passéiste, d'archéolâtre, ce salafisme, parce que salaf en arabe veut dire : les aïeux, mais les bons aïeux, les compagnons du prohète, ceux qui les ont suivis. Donc dans ce panier de fanatisme religieux, si je puis dire, et de rêve utopique simonien de rétablir le califat musulman, on a plusieurs mouvances : on a d'abord l'Arabie saoudite qui avec sa puissance procurée par le pétrole fait la propagande en Afrique subsaharienne. A cela l'Iran oppose une autre propagande, le chiisme, toujours subsaharien, mais aussi partout dans le monde, car ce sont deux islams qui s'affrontent. Enfin le Qatar est aussi entré en lice, car il veut absolument jouer un rôle sur la scène internationale, s'opposer à l'Arabie saoudite avec laquelle il a de vieux problèmes à régler, différents contentieux concernant les frontières communes. Comme c'est un petit pays mais qui a beaucoup d'argent, et bien tactiquement, depuis dix ans, avec Al Jazeera, il a aidé les Frères musulmans. lls y ont amené un vieux Frère musulman, le cheikh Al-Qaradawi, qui est devenu la voix de l'islam officiel, le président de la société de tous les oulemas sunnites du monde, qui s'entend d'ailleurs aussi bien avec l'Arabie saoudite qu'avec le Qatar et qui a lancé des verdicts religieux appelant à la haine confessionnelle contre les alaouites. Avec cela, on le dit modéré. Alors que peuvent être les autres cheikhs pas modérés !

F. S. : Vous avez montré le rôle important de Hafez el Assad dans la réactualisation du concept de croissant chiite, mais une chercheuse comme Laurence Louër du CERI-Sciences-Po attribue ce concept au roi Abdallah de Jordanie qui l'aurait utilisé au moment des législatives qui ont eu lieu en Irak en 2005 pour dénoncer le danger de la formation d'un arc chiite. Pour elle d'ailleurs ce concept - promu selon elle par la révolution iranienne instrumentalisant les communautés chiites du Moyen-Orient - n'a pas de fondement réel dans la mesure où les chiites du Bahreïn par exemple ne s'en réclament pas et ont des intérêts différents de ceux d'Iran.

B. T. : Non, non, comme je l'ai rappelé tout-à-l'heure, j'ai relancé ce terme au moment de l'invasion américaine en Irak en 2003, et lorsqu'il l'a utilisé par la suite je me suis dit tiens, c'est arrivé aux oreilles du roi Abdallah, parce que j'en avais déjà parlé sur LCI dans une émission sur l'invasion de l'Irak. Cette chercheuse n'est pas au courant, elle ne sait pas d'où vient le terme croissant chiite. Sur le plan chronologique, j'ai précédé le roi Abdallah en utlisant ce terme sur LCI. Ce n'est que quelques mois après, peut-être un an, qu'Abdallah a dit qu'il y avait un croissant chiite dans la région. Et l'idée de croissant chiite, comme je l'ai expliqué, vient de Hafez el Assad. Et bien sûr, si l'on donne un sens négatif au terme croissant chiite, tous les chiites le rejettent. Et puis ils veulent aussi cacher leur jeu, c'est normal. Mais il y a une différence entre le point de vue d'un chiite activiste et celui d'un chercheur. Moi je suis dans l'observation, je ne prends pas parti. Et pour moi le croissant chiite est né avec Hafez el Assad. J'ouvre ici une parenthèse : il y a une chose que l'on oublie et qui s'est produite pendant la guerre de 2006. La mosquée d'Al-Azhar, de l'université d'Al-Azhar au Caire, a été fondée par les fatimides et maintenant c'est devenu la mosquée et l'université de référence pour les sunnites. Et bien dans l'enceinte de cette mosquée, pendant la guerre de 2006, il y a eu un retour juste de l'histoire. Les portraits de Nasrallah ont été brandis à Al-Azhar. C'est un juste retour à l'origine des choses. Ce sont les chiites fatimides qui ont fondé Al-Azhar et en 2006, c'est un héros du croissant chiite dont le portrait est brandi. Mais revenons à ce qu'a fait Assad : en tant que minoritaire, il a compris que pour ne plus être minoritaire, qu'est-ce qu'il fallait faire ? Il fallait agglomérer ceux qui sont le plus proches de lui confessionnellement. C'est-à-dire, Khomeiny n'étant pas encore arrivé au pouvoir, en aidant le Hezbollah. Il y a un million de chiites au Sud-Liban, et lui Assad il fait deux millions en Syrie, et bien il gagne un million dans la région. Et là, le pont rétabli par Qusayr, crée à la limite une ligne parallèle chiite au Liban, qui va du sud du Liban, du nord de la Palestine, au fin fond de la Turquie. C'est une ligne stratégique créée par Assad. Et n'oublions pas également une chose. J'ai parlé des douze millions d'Alevis en Turquie. Les plus proches d'Assad, ce sont ceux du département d'Antioche, du Sandjak d'Alexandrette et d'Antioche. Puis il y a les alévis de l'intérieur, de l'Anatolie, du côté du lac de Van, là il y a plein de chiites, c'était aussi d'ailleurs la région où vivaient les Arméniens. Arméniens, Kurdes, Syriaques, Alévis, vivaient à l'est de la Turquie, et un peu à l'ouest en Cilicie, au nord d'Antioche. Mais Antioche a plus d'importance, parce qu'au niveau confessionnel, c'est encore un autre pont avec la Turquie pour le croissant chiite. Le Sud-Liban, la Bekaa, Qusayr, la montagne des alaouites et le lien avec la Turquie se fait par le Sandjak d'Alexandrette, parce que la population du Sandjak d'Alexandrette est essentiellement formée d'alaouites et de chrétiens orthodoxes. A l'époque de la cession du Sandjak d'Alexandrette et d'Antioche par la France à la Turquie en 1938, il y avait des Arméniens et des chrétiens de toutes sortes qui se sont réfugiés à Alep parce que la Turquie les a démunis de leurs terres. Beaucoup de propriétaires du Sandjak sont à Alep, privés de leurs droit sur leurs terres.

Donc il ne faut pas gonfler le rôle de l'Iran dans la création du croissant chiite. Non, je dirais que tout est parti de Hafez el Assad, pas de l'Iran. Au contraire, Assad a même aidé la révolution de Khomeiny en montrant, avec l'aide qu'il avait apportée aux chiites du Liban, qu'il y avait un croissant chiite qui prenait naissance. Et il entretenait des liens avec l'Irak également, Assad était un très bon stratège. Et du coup il n'était plus minoritaire après avoir gagné les chiites du Sud-Liban. C'est pour cela qu'il est très difficile de déboulonner Bachar el Assad, parce que là il y a une fibre religieuse : vous vous attaquez à un leader qui gouverne un pays majoritairement sunnite mais qui appartient à toute cette grande minorité protestante qu'est le chiisme. Le chiite du fin fond du Pakistan va défendre Bachar el Assad dans la logique chiite, car ce sont des réformateurs. Vous touchez à un protestant en Hollande, le protestant d'Espagne va lui prêter main forte. Et ça nous, nous l'avons oublié dans les temps modernes, parce que nous ne sommes plus si religieux que ça. Alors que là-bas, la religion n'est pas morte, et elle a une influence sur le plan politique. Donc ce que vous lisez sur le croissant chiite, c'est souvent très faux. Parce qu'ils ne savent pas ! C'est moi qui ai créé le concept, qui l'ai lancé. Mais moi je n'écris pas, je donne des cours.

F. S. : J'ai une dernière question née de votre préambule historique : en quoi consiste la notion fatimide de croissant chiite ?

B. T. : Les Fatimides sont partis de Tunisie, ce ne sont pas des Egyptiens. C'est un mouvement qui est né en Tunisie, qui repose sur une fidélité à la famille et aux descendants du prophète. Ce sont des gens très sobres, ce sont les protestants de l'islam. Mais il fallait trouver un descendant de la famille du prophète pour proclamer un nouveau califat contre la décadence sunnite, tout part de là. Alors ils sont allés en Syrie, dans un petit village de la montagne alaouite, chercher un descendant de la famille du prophète. Ils l'ont trouvé et ils l'ont ramené en Tunisie. Ils ont ensuite formé une grande armée et ils ont poussé vers Le Caire. Ce sont eux, les Fatimides, les véritables fondateurs du Grand Caire. Et comme c'était une nouvelle confession qui voulait prendre racine, il fallait qu'ils montrent à la majorité sunnite d'Egypte quelque chose qui puisse la rendre populaire et convertir les gens. Ils se devaient donc d'être plus intègres que ceux qui les avaient précédés au Caire. Et ils ont réussi pendant deux siècles. Il y avait un commerce avec la Chine, avec l'Europe, et c'était aussi la période des Croisés. Ils ont mené des guerres. Mais il se trouve que le chiisme prenait trop d'importance et que le califat de Bagdad était sur le point de tomber, et voilà que Saladin apparaît et balaie les Fatimides. Ils auraient d'ailleurs pu être balayés avant parce qu'à un moment donné il y a eu une famine et des tribus arabes sont entrées en Egypte, les Banu Hilal, qui réalisera la dernière vague d'arabisation de l'Afrique du Nord. Les Banu Hilal étaient des tribus puissantes, qui sortaient affamées du désert et qui pouvaient raser les Fatimides. Le calife de l'époque leur a alors dit : "Allez plus loin, prenez l'Afrique du Nord, ne passez pas par Le Caire", et c'est ce qu'ils ont fait. C'est d'eux qu'Ibn Kaldoun, le fondateur de la sociologie politique, qui est musulman arabe, a dit : "S'ils s'arabisent, si ceux-là s'arabisent, ça se détruit, et une fois que ça s'est détruit, ça ne se reconstruit plus", à propos du nomadisme de ces tribus des Hilalites. Les Hilalites vont déferler sur l'Afrique du Nord, rien ne va les arrêter que les contreforts de la chaîne marocaine. Le sud du Maroc est investi par les Hilalites, ils vont aussi arabiser beaucoup des parties de l'Algérie et surtout la Tunisie où ils vont s'installer.

Il faut cependant relever quelque-chose d'important dans l'histoire du croissant chiite : les Fatimides en fait n'étaient pas des Proche-Orientaux, c'étaient des tribus berbères et arabes du Maghreb. Vous savez la différence religieuse cache souvent une différence ethnique et civilisationnelle. Pourquoi l'Iran s'est-il converti au chiisme ? Mais parce que les Iraniens ne sont pas arabes, ils ne pouvaient pas être sunnites. Et en quoi le concept de croissant chiite est-il positif pour moi ? Et bien j'ai référé ce qui se passe aujourd'hui à l'épanouissement économique et politique sous les Fatimides. Pour moi, le chiisme est plus porteur d'espoir que le sunnisme, comme le montrent l'exemple de l'Iran et la victoire du Hezbollah. Prenons la Syrie moderne, malgré toute la corruption du Baas, c'était un pays qui n'avait pas de dette extérieure. Avec les sunnites on n'aurait peut-être pas eu cet essor, parce qu'auparavant ce sont eux qui étaient au pouvoir. Assad s'est révolté contre la gauche en Syrie, et les sunnites l'ont accepté comme quelqu'un qui promettait une ouverture économique à droite. Et on ne peut pas le taxer de traîtrise, ce n'est pas vrai, il a mené la guerre de 73 pour laver l'affront de la défaite de 67, parce qu'à l'époque c'était lui le ministre de la Défense. On aurait pu dire : c'était lui le ministre, donc le responsable de cette défaite. Mais qui pouvait prévoir que l'Egypte allait faire la paix, abandonner la Syrie ? C'est pour cela qu'aujourd'hui l'Occident veut détruire la Syrie, parce que c'est la survivance d'un vieil Etat du monde arabe qui croyait à une renaissance. Et détruire la Syrie aujourd'hui, c'est détruire tout espoir de renaissance de la région.

F. S. : Il y a eu récemment un accord entre le PKK et la Turquie d'Erdogan. Quelle est l'incidence de cet accord sur la position des Kurdes de Syrie qui appuyaient Assad ?

B. T. Et bien Erdogan a voulu isoler la Syrie et l'affaiblir. Comme la Syrie avait soutenu le PKK pendant des années et que Ocalan, leur héros, avait habité Damas pendant une dizaine d'années avant qu'il ne soit capturé par les Turcs, en pactisant avec les Kurdes de Turquie, en leur promettant une autonomie relative, Erdogan espérait que tous les Kurdes de Syrie se désolidariseraient d'Assad. Ils sont nombreux les Kurdes en Syrie, il y en a au moins trois à quatre millions, donc ça affaiblissait la position d'Assad, ça la rendait plus compliquée, parce qu'il y a des régions où les Kurdes sont majoritaires. Surtout que les Kurdes sont sur la frontière turque, donc cela facilitait également le passage des islamistes. Il s'agit donc d'une tentative d'isoler Assad de plus en plus, de lui couper les ailes, de lui enlever ses alliés à l'intérieur. Chose qu'il fait aujourd'hui aussi pour les chrétiens, il essaye de les éloigner d'Assad avec cet enlèvement des deux évêques. Les chrétiens dans leur majorité soutiennent Assad mais Erdogan voudrait que les deux évêques demandent le transfert du siège patriarcal à Antioche, pour priver Damas de ce siège religieux important, parce que tous les patriarches des églises orientales du Proche-Orient ont leur siège à Damas, sauf les maronites qui sont au Liban. En ce qui concerne les Kurdes, ils sont divisés. Certains, islamistes d'ailleurs, ont vendu un grand quartier d'Alep à Al Nosra. Ils ont touché deux millions, ils ont levé les barrières et Al Nosra est entré. Ce qui a causé l'émigration de tous les Kurdes, un demi-million, d'Alep vers Afrin qui est une ville de la région. 

(1) Des extraits de cette interview pourront également être lus dans l'article de Frédéric Saillot à paraître dans le prochain numéro de la revue Europe&Orient de juin 2013.             

    

 

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