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vendredi, 29 août 2014 02:11

Les États-Unis alliés à la Syrie Contre l’État islamique… par Richard Labévière

IRIB-C’est la cerise sur le gâteau d’une diplomatie à dominante fast-food :
après avoir hurlé à l’unisson avec Cameron et Sarkozy « Bachar Dégage ! », voilà que le président Obama demande la permission à son homologue syrien de bombarder les positions syriennes de l’Etat islamique d’Irak et du Levant. Ce n’est plus un pied de nez de l’histoire, mais un furieux coup de pied aux fesses ! Cette péripétie ubuesque est l’aboutissement de 69 ans de diplomatie américaine dans sa gestion des réserves pétrolières de l’Orient compliqué. A défaut d’une psychanalyse approfondie, une telle contorsion schizophrénique réclame à tout le moins quelques retours sur images…

UN PACTE FONDATEUR

Le Pacte du Quincy 1) est l’acte fondateur à partir duquel se construisent et se déconstruisent les postures successives du Département d’Etat (démocrate ou républicain) jusqu’à la dernière réconciliation avec la Syrie de Bachar al-Assad. Au sortir de la deuxième guerre mondiale, les Etats-Unis remplacent en Orient la Grande-Bretagne et dans une moindre mesure la France. Traumatisés par leurs difficultés d’accès aux matières premières vitales pour leur économie de guerre durant le deuxième conflit mondial, les Etats-Unis font de la maîtrise des ressources naturelles l’une de leurs priorités stratégiques nationales. Par conséquent, ce pacte fondateur s’articule sur cinq points :

•La stabilité de l’Arabie saoudite fait partie des « intérêts vitaux » des États-Unis qui assurent, en contrepartie, la protection inconditionnelle de la famille Saoud et accessoirement celle du Royaume contre toute menace extérieure éventuelle.
•Par extension la stabilité de la péninsule Arabique et le leadership régional de l’Arabie saoudite font aussi partie des « intérêts vitaux » des États-Unis.
•En contrepartie, la monarchie garantit l’essentiel de l’approvisionnement énergétique américain.
•Les autres points portent sur le partenariat militaire, économique, commercial et financier saoudo-américain ainsi que sur la non-ingérence américaine dans les questions de politique intérieure saoudienne.
Ce dernier aspect mérite explication. En effet, Washington va non seulement encourager le leadership saoudien sur l’ensemble du monde arabo-musulman, mais va aussi tirer le meilleur parti de l’idéologie wahhabite de la monarchie pétrolière et de sa diplomatie du chéquier qui - du Maroc jusqu’à l’Indonésie -, consiste à acheter les alliances sunnites et à « wahhabiser » la religion du Prophète. Dans ce contexte, les services américains vont abondamment instrumentaliser la Confrérie égyptienne des Frères musulmans (largement soutenue et financée par le roi Fayçal d’Arabie) contre Nasser, à l’encontre d’un Yémen à l’époque socialisant et de toutes autres expressions d’un nationalisme arabe soutenu par l’Union soviétique. Cette politique consiste à favoriser l’implantation des Frères - devenus le principal vecteur de l’islamisme politique -, dans l’Algérie socialiste de Boumediene et les territoires palestiniens contrôlés par une OLP, à l’époque marxisante et laïque. Le Hamas prendra ensuite le relais avec la bénédiction de Tel-Aviv et de Washington, avec le succès que l’on connaît… Cette instrumentalisation des « fous de Dieu » va culminer en Afghanistan durant la décennie 1979/89 où l’on verra les services américains participer activement, avec l’argent saoudien et le soutien opérationnel du Pakistan, à la fabrication d’une Al-Qaïda 2) engagée contre l’armée soviétique. Ce jeu d’apprenti sorcier va survivre à la chute du Mur et la même instrumentalisation de l’islamisme sunnite va se poursuivre dans les anciennes républiques soviétiques musulmanes, en ex-Yougoslavie, dans le nord-ouest de la Chine, en Afrique, sinon en Europe…

ECHEC A BEN LADEN ET AUX FRERES MUSULMANS

Même si la créature Ben Laden se retourne contre ses maîtres après la première guerre du Golfe (février 1991), les services américains continuent à garantir la promotion globale des Frères musulmans, du wahhabisme saoudien et de leurs sous-produits islamistes militants, de leurs composantes associatives et culturelles jusqu’aux groupes armés… Les attentats du 11 septembre 2001 n’y changent rien ! Même si elles représentent un sérieux dysfonctionnement de l’alliance américano-saoudienne, ces attaques traumatiques s’inscrivent dans la logique lourde du Pacte du Quincy et ce ne sont pas leurs 3000 victimes qui peuvent en altérer les intérêts fondateurs. Aux lendemains des attentats, Zbigniew Brzezinski - qui fut conseiller à la sécurité du président Carter, aujourd’hui conseiller de Barack Obama -, revendique fièrement la paternité de l’enlisement soviétique en Afghanistan et range les victimes du World Trade Center dans la colonne « pertes et profits » de la fin de la Guerre froide !

Après avoir beaucoup hésité, le président Obama finira par se décider - contre l’avis de plusieurs de ses diplomates et services spéciaux -, à tourner la page Al-Qaïda, estimant, qu’à terme, la promotion d’un islamisme sunnite global ne sert plus prioritairement des intérêts américains redéployés en direction de l’Asie Pacifique et de l’Asie centrale… Dans la nuit du 2 mai 2011, Oussama ben Laden est tué dans la ville d’Abbottabad au Pakistan dans une résidence fortifiée, surveillée par les services de renseignement américains depuis août 2010, à environ 50 kilomètres d’Islamabad et à moins de 140 kilomètres des régions tribales, lors d’une opération militaire menée au sol par une vingtaine de commandos de l’US Navy. Cette opération est intervenue dans le contexte très particulier de la montée en puissance des mal nommées « révolutions arabes ».

En neutralisant Oussama Ben Laden, la Maison Blanche cherche à éviter une convergence possible entre l’onde de choc qui se propage de la Tunisie, l’Egypte, la Libye, le Yémen à la Syrie et la nébuleuse Al-Qaïda. Dépassé par l’ampleur du mouvement, le Département d’Etat ressort son joker Frères musulmans, estimant que la Confrérie pourrait incarner une espèce de « révolution thermidorienne » et assurer une alternative politique crédible, non seulement en Egypte mais aussi en Tunisie et en Syrie. Les services américains déploient beaucoup de moyens et d’énergie pour favoriser l’accès des Frères aux pouvoirs vacants. Réussite éphémère : Rached Ghannouchi - le chef d’Ennahdha -, s’installe au pouvoir en Tunisie, tandis que Mohamed Morsi - le président du Parti Liberté et justice, émanation de Frères -, s’installe sur le trône de Moubarak. Après un an de pouvoir, les caisses sont vides, trente millions d’Egyptiens sont dans la rue et permettent à l’armée de reprendre le pouvoir. La Tunisie connaît elle-aussi une évolution qui marginalise progressivement les Frères musulmans.

JIHADISTES LOCAUX CONTRE JIHADISTES GLOBAUX

Mais l’hypothèque thermidorienne est levée ! Il faut trouver autre chose que les Frères pour assurer l’avenir du contrôle du Moyen-Orient et endiguer les velléités de renaissance d’Al-Qaïda en Syrie où la guerre civile se généralise à partir de l’automne 2011, risquant de déstabiliser toute la région. Les services américains vont faire un nouveau choix désastreux en misant sur des factions islamistes en faveur d’un « jihad local » contre leurs semblables, partisans du « jihad global ». Ce faisant, ils pensent se débarrasser du régime de Bachar al-Assad et « siphonner les effectifs d’Al-Qaïda en Irak », selon les propres termes d’un responsable local de la CIA… La Centrale pense pouvoir utilement jouer des différends de personnes et d’intérêts qui fragmentent la rébellion sunnite. Ses agents rencontrent à plusieurs reprises le chef de file des « jihadistes locaux » qui commande une organisation appelée Da’ech 3) , lui apportant renseignements, armements et soutiens logistiques.

Durant l’hiver 2011/2012, une partie conséquente des effectifs de Da’ech (Irakiens et Syriens) va s’infiltrer en Syrie pour prêter main forte à la rébellion qui s’amplifie contre le régime de Damas. Ces effectifs constitueront le front Al-Nosra (le secours, l’assistance ou l’appui). Il est intéressant de rappeler que le nom du groupe sera tiré de la dernière phrase d’une livre intitulé « L’appel à la résistance islamique mondiale » écrit par Abou Moussaab Alsouri (de son vrai nom Moustapha Al-Rifaï Sit Mariam), Syrien né à Alep en 1958, considéré par les GIA algériens comme l’une de leurs principales références. L’embryon d’Al-Nosra avait fait partie des « Avant-gardes combattantes », groupe dissident des Frères musulmans syriens qui devait déclencher la révolte armée contre des officiers syriens alaouites entraînant le siège, puis la répression de Hama en 1982. A la suite de ces événements, Alsouri a fui la Syrie pour rejoindre Abdallah Azam, le mentor de Ben Laden en Afghanistan.

Cet homme a joué un rôle très important pour regrouper tous les moudjahidines au sein d’Al-Nosra. Au départ, ce rassemblement adopte un profil bas et se concentre sur le combat contre le régime de Bachar al-Assad, ne voulant pas entrer en conflit avec les autres composantes de la révolte syrienne. Al-Nosra a comme émir désigné Abou Mohammad al-Julani. En avril 2013, Abou Baker al-Bagdadi, l’émir de l’Etat islamique d’Irak déclare la fusion de son organisation avec le pays de Cham et rappelle à l’ordre son second Al-Julani.

Celui-ci rejette la fusion et en appelle à Ayman al-Zawahiri pour lui faire arbitrer le litige. Le nouveau chef d’Al-Qaïda ne reconnaît pas la fusion et se prononce en faveur de Julani et de ses « jihadistes globaux ». Mais avec l’extension des opérations militaires en Syrie et la mainmise de Da’ech sur les puits de pétrole syriens, l’autonomisation financière favorise une augmentation substantielle de ses effectifs. L’organisation estime désormais qu’elle est capable de créer un Etat et de s’autoproclamer comme « direction du Jihad mondial » à la place de Zawahiri et d’Al-Qaïda… De fait, Al-Qaïda reste muette sur les derniers événements d’Irak malgré des appels réitérés de plusieurs groupes armés se sentant en rupture de référence théologico-stratégiques.

WASHINGTON OPTE POUR L’ETAT ISLAMIQUE

Cette situation aboutit à la prise de Mossoul le 9 juin dernier. A ce moment-là encore, les services américains estiment que cet événement leur permettra de peser à la fois sur la Syrie, l’Iran et le gouvernement pro-iranien d’Irak. La Maison Blanche réagit mollement à la prise de Mossoul par les « jihadistes locaux » qui font main basse sur les dépôts d’armes et les coffres bancaires de la deuxième ville d’Irak. Très encadrée par les services de renseignements turcs et les bailleurs de fonds saoudiens, la nouvelle situation résulte d’une convergence assemblant plusieurs acteurs composites et hétérogènes impliquant : une révolte populaire sunnite face à l’incurie de la politique de discrimination et de corruption du gouvernement de Nouri al-Maliki ; l’armée de la Confrérie Naqshabandi (appellation générique des groupes armés liés au parti Baath dirigé par l’ancien numéro deux du régime de Saddam Hussein - Ezzat Ibrahim al-Duri -) ; plusieurs grandes tribus sunnites ayant en leur sein de nombreux soldats et officiers de l’ancienne armée irakienne licenciés par l’administration militaire US ; enfin, de nombreux citoyens sunnites excédés par la gouvernance de Maliki.

Dans un premier temps, la Maison Blanche minimise la portée stratégique de la prise de Mossoul et du tiers du territoire irakien en cherchant à se débarrasser de Maliki par la formation d’un gouvernement d’union nationale. Washington pense avoir la situation militaire en main : les services spéciaux gardent le contact avec les « jihadistes locaux », drones et forces spéciales sont installés à Erbil et Bagdad, la frontière jordanienne et la capitale irakienne sont sanctuarisés, tandis que les Iraniens ont massé des troupes suffisantes pour sécuriser leur propre frontière avec le nouvel Etat islamique. Mais les nouveaux amis de Washington s’avèrent vite incontrôlables : tribunaux islamiques, enlèvements, décapitations, etc. Le « jihadisme local » tourne à la barbarie et menace le nouvel agenda américain. Le président Barack Obama décrète que l’Etat islamique représente désormais « la première menace terroriste dans le monde ».

LE CALIFAT CHANGE LA DONNE

La proclamation du califat sur l’ancien territoire des deux premiers empires arabes (Omeyyade-Syrie et Abbasside-Irak), le dimanche 29 juin 2014, premier jour du mois sacré du Ramadan, finit de changer la donne. En se transformant en Califat, le nouvel Etat islamique menace désormais les lieux saints de l’Islam, La Mecque et Médine. Les Saoudiens et les autres monarchies du Golfe prennent peur. Avec l’aval de Riyad et des autres capitales du Conseil de coopération du Golfe, les forces armées américaines procèdent alors à leurs premiers bombardements aériens ciblant des sites stratégiques du nouvel Etat islamique dans la nuit du 2 au 3 juillet derniers. Ce genre d’opérations militaires peut s’avérer efficace lorsque l’ennemi est en mouvement, sinon en voie d’installation. Mais ayant investis villes, villages et oasis, en immersion dans les populations locales, les « jihadistes locaux » sont maintenant plus difficiles à déloger sans d’importants « dommages collatéraux ».

Les experts du Pentagone en sont désormais persuadés : des opérations au sol sont nécessaires. Il faut aussi prévoir de nouveaux bombardements visant la profondeur stratégique régionale de l’Etat islamique sur différents territoires syriens. Cette nouvelle approche militaire nécessite le soutien, sinon l’accord de Téhéran et de … Damas. Depuis mars dernier, Bouthaïna Chaabane - la conseillère de Bachar al-Assad -, ne cache pas que « Damas et Washington ont repris des contacts depuis plusieurs mois ». En juin dernier, celle-ci rencontre à Oslo le ministre norvégien des Affaires étrangères, l’ancien président Jimmy Carter et Jeffrey Feltman, le secrétaire général adjoint des Nations unies en charge des Proche et Moyen-Orient.

La Maison blanche vient de demander le feu vert de Damas pour bombarder des bases de l’Etat islamique en Syrie. Trop content d’accepter, Bachar al-Assad peut se féliciter de voir celui qui voulait le « dégager », lui demander aujourd’hui son aide pour éradiquer les « jihadistes locaux », ceux-là même que Damas combat depuis ce même automne 2011…

Pour la sauvegarde et la promotion de leurs seuls intérêts, les Etats-Unis auront successivement joué en 69 ans - depuis la signature du Pacte du Quincy -, le wahhabisme saoudien, les Frères musulmans, Al-Qaïda et finalement les « jihadistes locaux » de l’Etat islamique d’Irak et du Levant. Eloquente, cette série de fiascos aboutit aujourd’hui à l’esquisse d’une nouvelle alliance américaine avec la Syrie et l’Iran. Les Européens et la France suivront. En deçà du dernier remaniement ministériel français, toute la question est maintenant de savoir comment Messieurs Hollande et Fabius vont manger leur chapeau avant de reprendre… le chemin de Damas !

1) Le Pacte du Quincy a été signé le 14 février 1945 sur le croiseur USS Quincy entre le roi Ibn Séoud, fondateur du royaume d’Arabie saoudite et le président américain Franklin Roosevelt, de retour de la conférence de Yalta. La durée de cet accord était prévue pour une durée de 60 ans. Il a été renouvelé pour une même période en 2005 par le président George W. Bush sans beaucoup intéresser nos grands experts médiatiques…

2) Arundhati Roy (trad. Frédéric Maurin) : Ben Laden, secret de famille de l’Amérique, Gallimard, coll. « Hors série Connaissance »,‎ 2001, 32 p.

3) Acronyme de « Daoulah islamiya fi el Irak wal Cham », ce qui signifie l’Etat islamique en Irak et au Levant, Da’ech est le parapluie d’une multitude de composantes islamistes, idéologiquement se réclamant du « salafisme jihadiste », mais ayant des origines nationales et organisationnelles diverses : on y trouve des activistes venant d’Arabie saoudite, de Tchétchénie, de Libye, du Maroc, de Jordanie, etc. Un noyau dur est identifiable constitué de Syriens de Syrie et d’Irakiens d’Irak.

Par Richard Labévière

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