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samedi, 30 juin 2012 13:27

Quelle forme de démocratie sera instaurée au Proche-Orient?, par Fedor Loukianov

IRIB-Le représentant des Frères musulmans, Mohamed Morsi, a été élu président de l'Egypte,...

...le pays arabe le plus peuplé qui donne le ton politique dans la région. Vu l'atmosphère qui règne dans le pays, une décision différente de la Commission électorale aurait fait exploser le Caire, indépendamment du résultat réel du vote.

Il a très probablement obtenu plus de voix que son rival. Après tout, ce n'est pas un hasard si les islamistes se sont emparés de la majorité absolue au parlement. Mais le fait qu'une partie active de la population n'est prête à reconnaître qu'un seul résultat, considérant toute autre solution comme un motif de nouvelle révolution, témoigne d'une compréhension spécifique de la démocratie.

Toutefois, la lutte pour le pouvoir en Egypte ne fait que commencer. La dissolution du parlement pour une raison formelle à quelques jours du second tour de l'élection présidentielle s'explique très certainement par la prise de conscience au niveau du commandement militaire qu'il était impensable de ne pas reconnaître la victoire du "frère musulman", mais qu'il était possible d'essayer de priver les islamistes de la domination totale. Et sachant que la nouvelle constitution n'a pas encore été adoptée, la lutte se projettera sur le terrain juridique – quel sera l'Etat égyptien, comment sera établi l'équilibre des pouvoirs, etc.

Dès le début du printemps arabe on débattait pour savoir quel système politique était préférable. Les références à la Turquie kémaliste était très populaires – un gouvernement militaire strict qui mène une politique de modernisation et qui enseigne à la société d'abord la discipline, puis progressivement la démocratie pluraliste. L'Egypte, où les militaires constituaient toujours une caste privilégiée et étaient respectés, à première vue semble un endroit convenable pour appliquer ce schéma. Mais en y regardant de plus près, il s'avère que les conditions du printemps arabe sont foncièrement différentes de celles de la Turquie à l'aube des réformes de Mustafa Kemal Atatürk.

Il a initié son projet après l'effondrement de l'Empire ottoman, en proposant une idée nationaliste laïque combinée à la perspective occidentale. Ce modèle a fonctionné pendant pratiquement tout le XXe siècle. Après la Seconde guerre mondiale, la Turquie, effrayée par le risque de l'expansion de l'URSS, a rejoint la communauté atlantique. Puis a suivi un processus de libéralisation progressive – les militaires ont lentement assoupli le régime et limité leur ingérence dans les affaires de l'Etat. Si, par exemple, le premier coup d'Etat de 1960 a été très violent - le premier ministre accusé de haute trahison a été exécuté - en 1997, le dirigeant islamique a été destitué sans effusion de sang (c'était le quatrième et dernier coup d'Etat militaire).

L'arrivée au pouvoir en 2002 du Parti de la justice et du développement dirigé par Recep Tayyip Erdogan était la fin logique de cette longue évolution. L'autoritarisme est devenu impopulaire à travers le monde, mais dans le cas de la Turquie, il a épuisé ses ressources – la poursuite du développement nécessitait de nouvelles conditions politiques. Le rôle historique des militaires est indiscutable – en quelques décennies ils ont préparé une transition en douceur vers la démocratie. La Turquie a été la première à amener l'Occident à reconnaître que la démocratisation en soi ne signifiait pas forcément l'enracinement des principes libéraux classiques et obligatoirement une orientation géopolitique pro-occidentale. Les résultats des récentes élections dans l'Orient arabe, où une minorité vote pour des candidats libéraux, en est une preuve supplémentaire.

L'Egypte, ainsi que d'autres pays touchés par le printemps arabe, ne connaîtra certainement pas une transition aussi progressive. Les militaires égyptiens n'en ont simplement pas le temps – personne ne leur offrira le luxe d'une éducation évolutionniste de la nation, un résultat est nécessaire hic et nunc. Et il ne s'agit pas seulement du fait que les processus politiques évoluent bien plus rapidement qu'il y a un siècle. Mustafa Kemal a commencé à partir de zéro, il a créé un autre Etat sur des bases complètement différentes, les officiers kémalistes jouaient le rôle de révolutionnaires, de novateurs progressistes. En reniant le passé, Atatürk obtenait un crédit pour l'avenir, au moins à court terme.

Les généraux égyptiens du Conseil suprême des forces armées ne pourront pas se libérer du fardeau de l'ancien régime, et le "largage" rapide du vieux Moubarak n'apportera rien. L'énergie du renouvellement social est associée aux forces islamistes, elles sont les seules aujourd'hui à pouvoir proposer au moins une vision, même si elle est très floue, de l'avenir. Les militaires sont associés à la répression réactionnaire. Et même s'ils prenaient le risque de s'impliquer activement dans l'évolution de la situation, en expliquant que tout nécessite du temps, et que ceux qui promettent l'inverse sont des démagogues, on refusera de les croire. Sans parler du fait que de nombreux membres du conseil sont impliqués dans les péchés et les vices du régime de Moubarak, pour lesquels il a été condamné à la prison à vie.

Toutefois, jusqu'à présent les généraux se comportent de manière extrêmement habile. En ayant conscience des limites de leurs possibilités (une tentative de répression entraînerait une explosion, et la volonté de se retirer provoquerait une catastrophe), les militaires jouent le rôle de régulateur des tendances sociopolitiques. Ils manipulent les résultats des élections (reconnaissent ceux de la présidentielle et corrigent ceux des législatives) et, pour faire baisser l'exaltation sociale, transfèrent la lutte sur le terrain juridique. Dans un pays surexcité et en difficulté, où une élite inexpérimentée cherche à s'emparer du pouvoir dans le chaos régional général, c'est le seul comportement correct à adopter.

La tâche principale pour tous les pays touchés par le printemps arabe consiste à élaborer des systèmes de gestion stables et efficaces. L'illusion que la disparition des dictateurs et l'instauration de procédures démocratiques régleront automatiquement la situation, généreusement répandue par les néoconservateurs américains, s'est dissipée. On ne voudrait même pas penser aux futures élections libres en Libye. Dans la Syrie martyrisée, le départ, apparemment, inévitable de Bachar al-Assad ne réglera pas les problèmes. La revanche de la majorité sunnite, écartée du pouvoir pendant des décennies, est susceptible d'entraîner un règlement de compte sanglant avec toutes les minorités, considérées comme des complices de la dictature. La Syrie, étant donné sa population ethno-religieuse complexe, a besoin d'un système de gestion minutieusement réfléchi, une sorte de "confessionnalisme" libanais, où tous les groupes de la population ont un quota dans le gouvernement. A certaines périodes, ce système assurait l'équilibre. Toutefois, l'évolution de la situation en Syrie suggère qu'on empruntera tout autre chose à l'histoire contemporaine libanaise – l'expérience de la guerre civile sanglante et destructrice, qui dans les années 1980 a transformé la "Suisse du Moyen-Orient" en symbole de la folie humaine.

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