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vendredi, 19 septembre 2014 02:34

Marc Guéniat explique comment les firmes suisses pillent les richesses de l’Afrique

IRIB- Le rapport «Big Spenders: Swiss Trading Companies, African Oil and the Risks of Opacity»,
publié par la Déclaration de Berne, Swissaid et le Natural Ressource Governance Institute (US), révèle les détails des ventes de pétrole dans les dix principaux pays exportateurs de pétrole d'Afrique subsaharienne. Qu'est-ce qui a poussé à réaliser cette enquête ?
Marc Guéniat : Le décalage saisissant entre l'importance en valeur des ventes de pétrole étatiques et le secret dans lequel elles se réalisent. Aucun chiffre sérieux n'existe sur ce segment spécifique et méconnu. Or, pour ces dix pays, le pétrole constitue le principal, parfois l'unique, vecteur de développement, permettant de construire des écoles, des hôpitaux et des infrastructures. Ils engrangent des revenus considérables. Mais ces mêmes pays se caractérisent par des indicateurs de développement inférieurs à ceux observés dans les pays non producteurs. Ce paradoxe porte un nom : la malédiction des ressources. Enfin, ces pays s'illustrent par des niveaux élevés de corruption et d'opacité. Notre étude vise donc à jeter un peu de lumière sur ce pan secret de leur économie.
Pouvez-vous nous détailler les données que vous avez récoltées sur les ventes de pétrole des Etats de l'Afrique subsaharienne et ce qu'elles représentent ?
Nous avons réuni des données sur plus de 1 500 ventes de pétrole entre 2011 et 2013 chez les dix premiers producteurs de pétrole brut d'Afrique subsaharienne. Ces ventes représentent 254 milliards de dollars, soit l'équivalent de 56% des recettes budgétaires cumulées de ces Etats. C'est énorme ! Les négociants suisses ont acheté pour 55 milliards de dollars de ce pétrole. A eux seuls, ils «pèsent» 12% du budget de ces Etats. Dans certains pays, des firmes comme Glencore, Vitol et Trafigura disposent d'un quasi-monopole.
Le sous-sol de pays comme le Gabon, le Cameroun, la Guinée équatoriale, le Nigeria et le Tchad, dont les négociants suisses sont les plus gros clients, dispose de quantités importantes de matières premières. Néanmoins, ils peinent à amorcer le virage du développement économique. Comment expliquez-vous cela ?
Ces pays incarnent la malédiction des ressources, évoquée plus haut. Pour leur part, les négociants basent leur modèle d'affaires sur le risque. Les environnements corrompus ou marqués par des conflits sont leur zone de confort. A l'exception de Glencore, les négociants ne sont pas cotés en bourse, les cadres étant les principaux actionnaires ; ils n'ont de compte à rendre à personne. Par ailleurs, la Suisse n'exerce aucun contrôle sur leurs activités. Ce n'est donc pas un hasard si, comme votre question le suggère, les firmes suisses sont particulièrement présentes dans ces cinq pays.
Votre enquête révèle des achats de brut réalisés dans des pays africains, le Nigeria et l'Angola, qui font partie de l'Opep. Cette dernière est censée surveiller toutes les ventes de ses membres. Certains pays échappent-ils à tout contrôle ?
L'Opep tente d'exercer certes un contrôle sur la production, afin de stabiliser les prix à un niveau qu'elle juge satisfaisant. Elle s'intéresse donc aux tendances macro-économiques du marché plutôt qu'à chacune des transactions réalisées par ses membres. Elle aurait d'ailleurs bien du mal, vu l'opacité régnant autour de ces ventes. Plus précisément, l'Opep se fiche de l'identité des acquéreurs, comme de savoir si ces ventes profitent ou non à la population de ses Etats membres. Enfin, parmi les pays que nous avons examinés, huit ne font pas partie du cartel.
Vous conseillez à ces pays de se doter de normes encourageant l'intégrité dans le choix des acheteurs et la détermination du prix de vente. Posons la question de manière directe : les négociants suisses seraient-ils tous des escrocs ?
Il va de soi que tous ne sont pas des escrocs et que toutes les ventes ne sont pas entachées d'irrégularités. Toutefois, nombre de ces négociants ont fait ou font l'objet de poursuites judiciaires liées à leurs activités en Afrique. Et pour qu'il y ait un corrupteur, il faut un corrompu. Or, les dix Etats sous revue sont particulièrement mal notés en termes de lutte contre la corruption et de bonne gouvernance.
Vous constatez que les transactions des négociants helvétiques avec les gouvernements africains génèrent une grande partie des recettes de ces pays. La transparence est-elle possible dans ce type de transaction ?
Elle est non seulement possible, mais nécessaire. Les Etats producteurs peuvent participer volontairement à l'Initiative pour la transparence des industries extractives (ITIE), qui recommande à ses membres de divulguer les informations relatives à ces ventes. Cependant, les pays les plus problématiques n'ont pas adhéré à l'ITIE, parce qu'ils ne s'intéressent pas à améliorer la gouvernance de leur secteur pétrolier. A défaut d'une telle volonté, les Etats hôtes des entreprises ont la responsabilité d'agir. Les Etats-Unis et l'Union européenne l'ont fait. La Suisse, en tant que leader mondial de négoce, doit les imiter en imposant à son secteur la publication des paiements aux gouvernements, qui inclurait les ventes de pétrole. C'est de cette façon que la société civile (journalistes, ONG, opposition, etc.) des pays producteurs pourra réclamer des comptes en connaissance de cause à leur gouvernement quant à la manière dont celui-ci administre la principale richesse nationale.
Pourquoi le gouvernement helvétique refuse-t-il l'adoption d'une loi sur la transparence des paiements que les firmes suisses versent aux gouvernements et aux compagnies publiques ? Est-ce à dire qu'il est complice ?
En juin, le Conseil fédéral a, en effet, proposé une loi qui ne s'appliquerait qu'à l'activité extractive ; le négoce en serait donc exclu. La loi serait une coquille vide, puisque le cœur du secteur en Suisse est le négoce. Le débat n'est toutefois pas terminé. Mais il est vrai que, s'il maintient cette position, le gouvernement se rendrait complice de la perpétuation de la malédiction des ressources. Cette position serait schizophrénique, car il reconnaît les risques liés à ce secteur.
Interview réalisée par Mohamed El-Ghazi

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